La petite histoire des mots

Diktat

Georges Pop. |. C’est désormais une de nos traditions: chaque fois que le peuple suisse accepte par la voie des urnes une disposition ou un accord requis par l’Union européenne, les partis et les milieux europhobes ne manquent pas de stigmatiser un nouveau «diktat de Bruxelles». Ce fut le cas, il y a moins de deux semaines, après l’approbation de la loi durcissant les conditions d’acquisition de certaines armes. Le mot «diktat» a pris de nos jours un sens très nettement péjoratif dans la mesure où il dénonce le plus souvent une contrainte imposée par une puissance étrangère ou une mesure imposée de manière autoritaire, voire par la force, à un interlocuteur en état de faiblesse. Il est d’ailleurs phonétiquement et étymologiquement apparenté à «dictature», terme qui sonne plutôt mal aux oreilles des citoyens d’un pays qui est fier de sa démocratie. Sous sa forme actuelle, «diktat» nous vient de l’allemand et veut dire «dictée» et, au sens figuratif, définit une volonté imposée par l’astreinte. Il s’est répandu en France après la conclusion en 1919 du Traité de Versailles aux termes duquel les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, à commencer par la France et le Royaume-Uni, imposèrent à l’Allemagne l’abandon de certains de ses territoires, le renoncement à ses colonies, d’importantes restrictions de sa force militaire et la subordination à de très lourdes réparations économiques. L’Allemagne, qui n’avait pas eu voix au chapitre, qualifia ce traité de «diktat» et l’humiliation subie favorisa l’arrivée au pouvoir du parti nazi et de son chef Adolf Hitler avec les sombres prolongements que l’on sait. «Diktat», selon certains linguistes, trouverait ses lointaines origines dans le «Dictatus papae» (décret ou dictée du pape), du nom d’un projet d’ordonnance pontificale rédigé en l’an 1075 par le pape Grégoire VII pour imposer son autorité sur l’Eglise et sa prépondérance sur le pouvoir temporel des empereurs du  Saint-Empire romain germanique. Le décret ne fut jamais promulgué et resta à l’état de brouillon. Le mot latin «dictatus» n’est d’ailleurs qu’un dérivé de «dicto» qui veut dire «dicter» ou «prescrire» et qui est aussi – on l’a évoqué plus haut – à la source du mot «dictateur»; sachant que ce mot, à Rome, désignait non pas un despote mais un magistrat à qui, en situation de crise, on donnait les pleins pouvoirs pour une période de six mois. Reste à savoir si les accords passés par la Confédération avec Bruxelles peuvent être qualifiés de «Diktats». Oui, selon les détracteurs de l’Union qui dénoncent les pressions, voire les chantages de Bruxelles. Non, selon les partisans de l’entente qui font remarquer que la Suisse, contrairement à l’Allemagne de 1919, a le choix du refus et que chaque accord conclu avec l’étranger comporte certes des devoirs mais aussi des bénéfices. En définitive la réponse à cette question ne relève pas de l’étymologie mais bien de la… Politique!