La petite histoire des mots

Astronaute

Georges Pop | La conseillère fédérale Viola Amherd, nouvelle cheffe du Département de la défense, a révélé la semaine dernière avoir confié à l’astronaute suisse Claude Nicollier un rapport indépendant sur le projet de défense de l’espace aérien helvétique. Ce plan prévoit l’acquisition de nouveaux avions de combat et d’un système de défense sol-air pour un coût estimé à huit milliards de francs. Après une carrière de pilote militaire et civil, Claude Nicollier, aujourd’hui âgé de 74 ans, a été embauché par la NASA et a effectué des missions dans l’espace entre 1992 et 1999. Lors de sa dernière mission, c’est lui qui a effectué une sortie extravéhiculaire de plus de 8 heures pour effectuer des travaux de maintenance du télescope spatial Hubble. Bref, il mérite bien le titre d’«astronaute», adopté par les Américains plutôt que celui de «cosmonaute» en vogue en Russie ou celui, plutôt insolite, de «spationaute»  adopté par nos amis et voisins tricolores qui ne manquent pas une occasion de se singulariser. Le mot «astronaute» (astronaut en anglais) qui, depuis le début du programme spatial habité dans les années soixante, désigne le membre d’équipage d’un véhicule spatial n’a cependant pas été inventé par les Américains mais par… un Belge naturalisé Français! Né en 1856 à Bruxelles, Joseph Henri Honoré Boex est considéré de nos jours comme l’un des plus importants précurseurs de la science-fiction contemporaine et du roman préhistorique. Passé dans la postérité sous le pseudonyme de J.-H. Rosny, il est notamment l’auteur de «La Guerre du feu» parue en épisodes dès 1909 dans le magazine encyclopédique « Je sais tout » puis en volume en 1911; roman qui eut dès sa parution un immense succès et qui valut à son auteur une notoriété considérable. Définitivement converti à la science-fiction, J.-H. Rosny publia en 1925 « Les Navigateurs de l’infini », récit d’une mission d’exploration de Mars où les humains découvrent les «Tripèdes» une race extra-terrestre dotée de trois jambes et de six yeux, ultimes représentants d’une espèce  très évoluée en voie de disparition. C’est dans ce roman qu’apparaît pour la première fois le mot «astronautique», alliage des mots grecs «astron» (ἄστρον) qui veut dire étoile et «nautico» (ναυτικο) qui se réfère à la navigation. « Les Navigateurs de l’infini » sera très vite suivi du roman « Les Astronautes » qui ne sera cependant publié à titre posthume qu’en 1960, vingt ans après la mort de J.-H. Rosny. Il convient donc ici de rendre justice à cet auteur prolifique : c’est bien lui qui a inventé les mots « astronautique » et « astronaute » et non, comme le prétendent certains dictionnaires étymologiques, les Américains qui ont certes eu le mérite de réhabiliter ces mots en anglais avant de les rendre à la langue française. Nous dirons encore ici que le mot « cosmonaute » en usage en Russie est issu des mots grecs «kosmos» (κόσμος – univers) et «nautes» (ναύτης – navigateur ou marin); que «spationaute» est un mot batard qui assemble à la fois le latin «spatium» qui veut dire «espace» et le grec «nautes»; que les astronautes chinois sont des «taïkonautes» et indiens des «vyomanautes»; et que nous attendons avec impatience le premier vol spatial d’un esquimau ou celui d’un indigène amazonien pour découvrir un nouveau substantif truculent. Grâce soit rendue à la Suisse qui a eu le bon sens de garder pour Claude Nicollier le terme d’«astronaute» et nous épargner ainsi un néologisme bouffon issu de l’un de nos riches patois.

Illustration © Arvid Ellefsplass