La petite histoire des mots

Vache

Georges Pop |  Les vaches suisses seront fixées ce dimanche sur leur destin, ou plutôt sur celui de leurs cornes, les électeurs confédérés étant appelés à se prononcer sur l’initiative dites «pour les vaches à cornes». La vache, paraît-il, se dispute la place de l’animal le plus emblématique de Suisse avec le bouquetin, le saint-bernard et… la marmotte. Selon Swissmilk, quelque 20’000 producteurs de lait prennent soin dans notre pays de 528’000 vaches laitières et produisent chaque année 3,4 millions de tonnes de lait. Le mot «vache» nous vient tout bêtement du latin «vacca» et il s’est à peine modifié à travers les âges. L’histoire et l’origine de la vache sont cependant beaucoup plus intéressantes que l’étymologie du mot qui désigne ce ruminant si familier dans nos campagnes. En gratouillant le sol de nos jours aride d’une vaste plaine iranienne, les archéologues et paléontologues Ruth Bollongino et Joachim Burger ont découvert il y quelques années un amas de vieux os ayant appartenu à une horde d’aurochs, des bovidés disparus que l’on considérait déjà comme les ancêtres de nos actuels bovins domestiques. Après avoir examiné en laboratoire l’ADN de ces restes et après les avoir comparé à celui de nos vaches civilisées, ils sont parvenus à une conclusion pour le moins inattendue: les quelque centaines de millions de vaches modernes, toutes races confondues, qui pâturent, ruminent, distillent du lait, fournissent des protéines et stimulent le réchauffement climatique en pétant ou rotant chacune 600 litres de méthane par jour, sont toutes issues du même modeste troupeau de 80 aurochs iraniens apprivoisés il y a onze millénaires. En Suisse, où les premiers spécimens ont été probablement acclimatées il y a plus de 6000 ans, les descendantes des aurochs iraniens de jadis sont indissociables de nos campagnes de plaine ou de nos pâturages de montagnes; immodérément fleuries, pomponnées endimanchées et équipées de monumentales sonnailles finement ciselées, à chaque désalpe. Rares sont d’ailleurs les Romands qui ne lâchent pas une larme aux accords nostalgiques du «Ranz des vaches». Quant aux Valaisans, ils ont hissé leurs vaches de la race d’Hérens au rang de Reines et se rassemblent à la bonne saison pour exalter leurs joutes. Pourtant, dans les expressions courantes, le mot «vache» peut prendre parfois une connotation assez péjorative. Il est vrai que la vache qui est généralement un animal assez placide peut parfois, sans préavis, donner «un coup de pied en vache», expression dont l’origine remonte au 17e siècle et qui s’est transformée aujourd’hui en «coup de vache». On traite encore parfois de «vache» une femme supposée sournoise ou fourbe. L’argot des voleurs s’est aussi emparé du mot pour désigner les policiers; d’où l’expression «mort aux vaches» apparue vers la fin du 19e. Dans un tout autre registre, l’expression «être une vache à lait» date du 16e siècle, même si elle est de nos jours largement reprise par les automobilistes qui estiment être trop taxés. Mais les vaches se consoleront peut-être en constatant que l’exclamation «Oh, la vache!» qui avait jadis un caractère dépréciatif exprime le plus souvent de nos jours la surprise voire… l’admiration!