La petite histoire des mots

Gouverner

Georges Pop |  Les démissions successives de Johann Schneider-Ammann et de Doris Leuthard ont une nouvelle fois polarisé l’attention de la presse sur ceux qui nous gouvernent. Le verbe «gouverner» induit à des degrés divers le goût ou le sens du pouvoir et (ou) de la responsabilité. Ainsi, en politique, nous dirons que le Conseil fédéral «gouverne» le pays; en pays de Vaud, un éleveur, chaque matin «gouverne» ses vaches et, autrefois, son attelage; en amour la jalousie parfois «gouverne» les rapports du couple, le plus souvent pour le pire. Tous ces sens ne sont évidemment pas fortuits. Il faut savoir en effet qu’il fut un temps où «gouverner» était exclusivement un terme de navigation. Tout nous vient en effet du verbe grec κυβερνάω (kybernáô) qui veut dire «tenir un gouvernail» ou «piloter un navire». Les locuteurs du français, le plus souvent, ne font pas le rapprochement entre «gouverner» et des mots tels que «gouvernail» ou «gouvernes» qui ont pourtant la même origine. Les Grecs étant – aujourd’hui comme hier – un peuple de navigateurs, ils furent les premiers à assimiler métaphoriquement la conduite d’une cité à celle d’un bateau. On prête d’ailleurs au philosophe Platon l’idée de rapprocher la direction d’un navire à celle d’une société humaine. Le mot grec donna le latin «gubernare», qui avait exactement la même signification, autant en politique qu’en navigation; un mot latin qui va offrir au français «gouvernement» et tous ses dérivés. On parle d’ailleurs déjà de «gouvernance» et de «gouvernement» au Moyen-Age pour certains territoires, notamment dans le nord de la France. En Suisse, dans un souci de consentement mutuel bien confédéral, il fut décidé de nommer «Conseil fédéral» l’exécutif du pays. La formule est une subtile association du mot «conseil» dérivé du latin «consilium» qui veut dire «délibération» et de l’adjectif «fédéral» qui nous vient de «foederis» qui signifiait «traité d’alliance». L’énoncé est délicat, car il laisse supposer que le Conseil fédéral n’est pas un grossier lieu de pouvoir mais un cénacle de sages où… l’on délibère entre alliés. Pourtant, il s’agit bien d’un gouvernement, mais tout est dans la formulation… bien suisse et donc bien consensuelle. Tout le monde connaît la citation «gouverner c’est prévoir», que l’on doit au journaliste et homme politique français Emile de Girardin au XIXe siècle. Moins nombreux peut-être sont ceux qui se rallient publiquement à cette pensée de Machiavel qui affirme que «gouverner, c’est faire croire». Et moins nombreux encore sont ceux qui dans leurs actes tiennent compte de cette sentence du Chinois Confucius pour qui «sous un bon gouvernement, la pauvreté est une honte; sous un mauvais gouvernement, la richesse est aussi une honte».