Femmes atypiques – Presque toute une vie au château

Propos recueillis par Monique Misiego. |. Il existe des personnes qui vous font du bien, qui ont toujours le sourire, qu’on a toujours plaisir à rencontrer. La personne dont je vais vous parler aujourd’hui fait partie de ces gens-là. Une petite dame énergique, de presque 90 ans (dans quelques mois), toujours souriante, toujours de bonne humeur. Cette petite dame, on la voit régulièrement passer à travers Oron avec sa petite voiture rouge. On la voit souvent boire un petit café avec ses copines, à la Coop ou dans les divers tea-rooms du village, parce qu’elle aime le contact cette petite dame, et qu’elle a toujours aimé cela. Marguerite Locher, Margartha Cresencia Locher de son vrai nom, est née aux Grisons en 1929 dans le petit village de Tschamutt, au-dessus de Selva à 1700m d’altitude. Comme il n’y avait pas d’autres enfants dans le village, elle était obligée de se rendre dans le village de Selva pour aller à l’école, une distance d’environ 3 à 4 km seulement pour un parcours. «C’était plus difficile quand il y avait la neige» raconte-t-elle. «Mon père venait me chercher et faisait un passage dans la neige avec sa pelle pour que nous puissions remonter. Nous n’avions pas de voiture, personne n’avait de voiture à ce moment-là.» A midi, elle pouvait aller manger chez un oncle, curé, pour ne pas avoir à faire le trajet 4 fois par jour. Elle aimait beaucoup l’école et figurait dans les premiers de classe. A l’âge de 9 ans, ses parents décident de déménager dans le village de Selva où son père avait construit une maison. Les choses sont devenues un peu plus faciles tout de même, mais cela restait une vie rude, dans un village de montagne. «Une vie rude mais heureuse» rajoute Madame Locher. Comme ce village se situait en altitude, ils n’avaient pas de fruits à disposition. L’école se chargeait de remettre chaque jour une pomme à chaque élève. Elle parle aussi de cette fameuse viande séchée des Grisons que son père faisait sécher, mais qu’elle n’appréciait pas plus que cela, quand elle pouvait obtenir un cervelas, une ou deux fois par année, c’était la fête. Sa mère avait quelques chèvres et fabriquait son fromage. Elle faisait également son pain de seigle maison. Elle raconte aussi qu’il n’y avait pas de médecin, quand ils étaient malades, ils devaient se rendre en ville ou se soigner eux-mêmes. Les médecins ne pouvaient pas se déplacer dans son village à cause des risques constants d’avalanche. Il en était de même pour les villageois qui vivaient en vase clos une partie de l’année. L’automne, tout le monde faisait des réserves pour tenir l’hiver. Les enfants étaient constamment mis en garde contre ces avalanches et le moindre bruit les tenait en alerte. Son père travaillait comme contrôleur sur les voies de chemin de fer et avait pour tâche de longer les voies ferrées pour vérifier qu’aucune pierre ne gêne le passage du train. Il faisait des kilomètres à pied.

A cette époque, on ne badinait pas avec la morale

A 18 ans, elle travaille pendant deux ans dans un sanatorium à Davos pour s’occuper des malades, ce qu’elle aimait beaucoup. Puis sa famille déménage à Bâle, où elle commence à travailler en usine. Elle regrette de ne pas avoir fait d’apprentissage mais personne n’en faisait à ce moment-là. Il fallait aller travailler pour aider la famille. C’est là qu’elle connaîtra son mari, Théo, avec qui elle accomplira 66 ans de mariage et qu’elle accompagnera jusqu’à la fin de sa vie il y a deux ans et demi. Ils se sont connus à une soirée bernoise, elle, la Grisonne, et lui le Haut-Valaisan. Il travaillait au téléphone, dit-elle en riant. A cette époque-là, on ne badinait pas avec la morale et il fallait être marié pour obtenir un appartement. Ils se sont donc mariés assez rapidement selon elle, puis ont eu leurs deux enfants, Georges et André. Puis vint le déménagement pour Oron-le-Châtel. Elle raconte avec le sourire qu’elle ne comprenait pas un mot de français. Mais les voisins ont tout fait pour l’intégrer, lui parlant avec les mains, un autre lui donnait des légumes, il n’y avait que deux personnes qui parlaient allemand dans les parages à ce moment-là; mais elle souligne qu’elle a été très bien accueillie. Il y avait beaucoup de solidarité, Oron-le-Châtel ne comptait que huitante habitants. Son mari travaillait dans le service après-vente, et ils étaient venus à Oron pour qu’il puisse passer plus de temps avec ses enfants. Marguerite elle, avait de la facilité pour le contact et pour les langues. Une connaissance lui demande si elle veut travailler au château, ce qu’elle accepte tout de suite. Elle s’occupait des banquets, mais aussi de recevoir les visiteurs, tout un cérémonial qu’elle accomplissait entourée de deux hommes en costume et trompette. Il y avait beaucoup de banquets à cette époque-là au château. «Parfois deux ou trois par jour, même en semaine», souligne-t-elle. Son mari partageait les tâches ménagères et la remplaçait auprès des enfants quand c’était nécessaire, ce qui n’allait pas toujours de soi pour les hommes de cette génération. «Il était un peu avant-gardiste» dit-elle, «mais tellement gentil, j’ai eu de la chance».

Les femmes doivent se battre

Arrivée à la retraite, elle ne restera pas tranquille pour autant. Elle officia comme chauffeuse bénévole pendant presque huit ans. Elle aimait ce travail qu’elle a cessé à cause de son âge. Marguerite est aussi grand-mère de Simon, et ses yeux pétillent quand elle en parle. Il est adulte maintenant mais ne manque pas une occasion de prendre de ses nouvelles. Je lui demande ce qu’elle pense de la grève des femmes, elle me dit que les femmes doivent se battre pour obtenir l’égalité salariale. Elle aimerait qu’il y ait moins de violences conjugales et plus de partage des tâches. Elle déplore que certaines femmes ne veuillent plus faire à manger et que le rôle de femme au foyer soit un peu dénigré actuellement. Selon elle, une mère reste le pilier de la famille.

Pas de photo !

J’aurais voulu la photographier, elle n’a pas voulu, par modestie peut-être. Elle a préféré que je mette une photo de son village, de là où elle vient. De cette vie rude mais heureuse. Il y a des femmes qui sont plus féministes que d’autres, mais certaines femmes qui ont lutté, qui n’ont jamais courbé l’échine, qui ont toujours fait ce qu’il y avait à faire, dans une époque beaucoup plus difficile, tant au niveau des technologies que de la position des femmes, celles-là aussi méritent d’être dans les rangs de la grève des femmes.