De sauvé à sauveur…

Conférence de Pierre-André Schütz sur les suicides dans l’agriculture le 15 mars dernier à Crêt-Bérard

Jean-Pierre Lambelet |  Les chemins d’une vie sont souvent aléatoires et peuvent amener le pèlerin à gravir des collines improbables qui lui font découvrir la souffrance lors de l’ascension avant de vivre, au sommet, la joie et la satisfaction d’avoir vaincu la barrière qui se dressait sur sa route. Pierre-André Schütz en a fait plusieurs fois l’expérience durant sa vie, déjà à la tendre enfance car, abandonné par ses géniteurs, il a passé ses six premières années dans un orphelinat à Lausanne. Puis, il est placé dans une famille de paysans bernois à Sottens qui l’adopte. C’était sa première colline, celle de l’enfance, de la famille. Il en gravit encore d’autres, comme celles de l’Ecole d’agriculture de Grange-Verney comme étudiant et plus tard en tant qu’enseignant, d’ingénieur agronome à Zollikofen, de paysan à Sottens. Et aussi une autre en pente plus douce et tendre, la création d’une famille, sa famille. Mais pourquoi marcher dans la plaine quand son meilleur ami, Jésus de Nazareth, lui propose de gravir d’autres monts dans son royaume. Donc, formation diaconale, master en théologie jusqu’à pasteur en 2004. Le pasteur est celui qui conduit un troupeau. C’est le berger, le pâtre. Pour un homme issu de la terre joratoise, rien de plus naturel que de concilier les activités de paysan et de pasteur. De veiller sur son troupeau. Ces derniers mois, plusieurs cas de suicides de paysans ont touché notre canton de Vaud. La presse en a beaucoup parlé, évoquant le poids écrasant de la gestion d’un domaine, la modestie des revenus, les investissements considérables que demande la modernisation, les chicanes et paperasseries administratives quotidiennes, l’indifférence des politiciens, la difficulté de trouver une compagne qui accepte de partager ces charges. Et peut-être, plus que tout, la perte de reconnaissance face à cette vocation première de nourrir notre population. Le paysan a perdu sa dignité, sa fierté, son honneur. Et là, crac, d’un coup, il craque…! A quoi bon… tout est noir… plus de lumière… plus d’espoir… il part… Cette colline était trop haute. De tous temps, les peuplades ont éduqué des sentinelles dont le rôle est d’avertir des dangers imminents. Et pourquoi pas aussi en prévention des suicides?

Retour vers la lumière…

Pierre-André Schütz, en compagnie de son copain Jésus, a empoigné le problème avec l’aide du Département du conseiller d’Etat Philippe Leuba pour mettre sur pied une organisation baptisée naturellement «Sentinelle» avec pour thème la promotion de la vie, le retour vers la lumière. Ce programme de détection et de prévention s’adresse à tous les acteurs proches de la paysannerie par des personnes en contact direct sur le plan administratif, commercial, vétérinaire, du voisinage, religieux, etc. Les partenaires principaux sont le SAVI (Service de l’agriculture et de la viticulture), Prométerre, l’Eglise évangélique réformée et l’Eglise catholique du canton de Vaud. 5 séances de formation ont été organisées durant l’hiver 2016-2017 et 160 personnes y ont participé. Il y a donc maintenant un filet de protection de 160 sentinelles pour détecter, accompagner et signaler les personnes en danger de commettre le geste ultime, irrémédiable. Dans plusieurs cas difficiles humainement et financièrement, des solutions ont déjà pu être trouvées qui permettent de finir d’escalader cette colline de l’impossible et d’atteindre la lumière qui permettra de continuer à vivre au grand jour dans une clarté retrouvée, dans une dignité retrouvée, dans une famille retrouvée… Celle ou celui qui lit cet article peut aussi devenir une sentinelle pour un proche en mal de vivre, alors il faut sans hésiter avertir :

• Pierre-André Schütz 079 614 66 13 pierre-andre.schutz@eerv.ch Eglise réformée ou

Maria Vonnez-Frank 079 797 79 08 maria.vonnez@cath-vd.ch Eglise catholique qui sauront réorienter la brebis qui s’égare et la ramener dans la chaleur du troupeau.

Accepter la main qui se tend

Les nombreux paysans présents ce soir-là à Crêt-Bérard étaient heureux d’entendre ce message d’espoir et conscients que, parfois, il faut absolument sortir de son mutisme et oser avouer combien on a mal, combien on souffre en cachette de peur de paraître faible, incapable de révolte. C’est surtout dans ces moments-là qu’il faut accepter la main qui se tend et qui aide à gravir la colline… Un grand bravo pour toutes les «sentinelles» vaudoises et leur magnifique engagement pour leur prochain.