Changement à la tête du Groupement forestier Haute-Broye

Après 35 ans à veiller sur la forêt, Eric Sonnay prend la clé des champs

Gil. Colliard | ilà, la boucle est bouclée! c’est ici, le 17 avril 1972 que j’ai commencé mon apprentissage de bûcheron» se souvient Eric Sonnay, garde forestier de la Haute Broye, tout fraîchement retraité au 1er octobre, en arrivant devant le refuge de la pépinière de la forêt de l’Erberey à Oron qui aujourd’hui n’en n’a plus que le nom. Un endroit où il a fait pousser différentes essences, résineux, chêne, noyer, semées et plantées au cordeau, qu’il a fallu entretenir au prix d’un gros labeur de désherbage et de combat contre les attaques, fongiques, les maladies et les souris. Regard sur un beau parcours professionnel au cours duquel il a vécu une impressionnante évolution des techniques d’exploitation, et de conservation des massifs forestiers.

La forêt a gagné le cœur de celui qui y était entré sans grande conviction

En 1972, à l’heure de choisir sa voie, indécis, Eric Sonnay, fils de garde forestier, prit l’option de faire l’apprentissage de bûcheron sur le triage dirigé par son père où se trouvait une équipe engagée par l’Etat de Vaud. Une organisation à l’ancienne, les casques de protection commençaient à être utilisés. Le débardage se faisait avec les chevaux. Le travail à la tronçonneuse était pénible, elles n’avaient pas de poignées anti-vibration. Une semaine après ses débuts, il fut très vite mis dans le feu de l’action avec une tempête qui coucha quelques centaines de m3 dans les bois de l’Erberey. CFC en poche, il s’engagea à Corcelles-le-Jorat auprès des bûcherons communaux, dotés d’un équipement plus moderne, avec un tracteur qu’il avait plaisir à conduire. Il y découvrit de nouvelles techniques. 1980, nouveau tournant, passant par l’école de garde forestier à Lyss, avant de partir deux ans en Afrique avec son épouse et son fils aîné pour prendre part à un projet forestier pour lequel il donnait des cours dans une école de techniciens. A leur retour, il s’engagea dans un bureau d’ingénieur forestier indépendant à Bercher, travaillant principalement sur les projets de chemins, au suivi des chantiers, s’occupant des forêts privées, emmagasinant une solide expérience fort utile lorsqu’au 1er mai 1989, il succéda à son père André, en étant assermenté garde forestier du Triage 54 de la Haute-Broye. Une voie qu’il a suivi en parallèle avec Reynald Keller, alors tout jeune inspecteur forestier. 

Le travail en forêt se fait en fonction des besoins de l’homme

«A l’époque de mon apprentissage, il n’y avait pas de subvention en forêt excepté pour la construction des chemins. Le prix de vente des jolis épicéas atteignait Fr. 220.-/m3 (aujourd’hui maximum Fr. 110.-/m3). Longtemps les bûcherons ont été payés moins de Fr. 10.-/h, actuellement il faut compter Fr. 60.-/h. En comparaison, la vente d’un m3 de bois payait une quinzaine d’heures de travail contre 1h30 de nos jours, mais il fallait 2h pour le façonner contre une demi-heure maintenant. La forêt dégageait un bénéfice qui permettait de faire de l’entretien. Le travail était facilité grâce aux contrats que nous avions avec les petits scieurs régionaux, aujourd’hui presque tous disparus» compare le jeune retraité. Avec l’émergence des subventions cantonales, la part administrative de sa charge est passée de 20% à 40%. La création du Groupement forestier Haute Broye en 2009 lui a apporté une plus grande liberté au niveau de son travail, supprimant des contraintes budgétaires étatiques compliquées. «J’ai apprécié la confiance que le groupement m’a fait au niveau de mon travail. Les comptes ont toujours été bouclés positivement et j’avais les moyens de traiter les chablis» confie-t-il. En 2014, la fusion avec les groupements du Jorat et de Moudon, a engendré une nouvelle façon de travailler. «J’y ai aimé l’échange des idées, tout en gardant ma liberté d’organisation. Mais il faut être attentif à ne pas tomber dans une trop grande spécialisation des travaux, il est primordial de garder la maîtrise d’une vision globale pour entretenir les relations avec les propriétaires. Ce n’est pas toujours simple de faire respecter la Loi forestière, d’être à la fois le conseiller et le gendarme!» relate-t-il. 

La forêt ne disparaîtra pas mais elle peut changer de visage

Coups de chaud, manque de précipitations, virulence du bostryche,
dépérissement des frênes, des foyards, des sapins, l’état sanitaire de la forêt devient préoccupant tout comme son avenir. «La situation de cet automne avec des foyers de bostryche partout me fait penser au passage de Lothard en 1999. Canicules et sécheresses de 2018 et 2019 ont profité à la prolifération de l’insecte. Nous assistons à une crise du marché des bois et une crise biologique de la végétation qui n’est pas adaptée à cette météo. En 1976, nous avons déjà vécu une année très chaude de même qu’en 2003, où nous avons abattu 500 m3 d’arbres atteints par le bostryche en été à Vulliens, des arbres affaiblis par l’ouragan de 1999. Ce nuisible sévit depuis longtemps dans nos forêts, en 1948, les forestiers ont combattu une épidémie importante. Autrefois le garde, qui avait un territoire plus restreint, pouvait faire la chasse aux arbres cassés, foudroyés et affaiblis, foyer d’infection et les éliminer» souligne Eric Sonnay qui n’entrevoit pas la mort des forêts «Nos forêts se rajeunissent bien. Avec les coupes de mise en lumière, elle se régénèrent. Je vois plutôt une évolution dans les essences, avec un développement de mélèzes, douglas ou ifs, au niveau des résineux et pour les feuillus, des chênes, ou des essences dites rares: tilleul, cerisier, charme, érable champêtre, alizier si l’on prend la direction de la biodiversité. Si les chauffages à bûches tendent à disparaître, la création de stations de chauffe à plaquette est un bon débouché pour l’utilisation des bois. Mais aujourd’hui, pour le propriétaire privé, il n’y a aucun intérêt financier à entretenir et exploiter sa forêt» constate-t-il en concluant «Je pars le cœur léger. J’ai apprécié de faire partie du paysage, le contact avec les gens, les moments d’échanges, participer à la création des groupements forestiers et ma liberté d’action». Laissons donc Eric Sonnay s’adonner entièrement à ses occupations favorites: la famille, les petits-enfants, sa maison et son jardin, la préparation de son bois de chauffage, la lecture, l’histoire, ses escapades en caravane avec son épouse, de nombreuses et belles randonnées et remercions-le d’avoir mis son savoir et son énergie à préserver nos forêts pour les générations futures. Avec tous nos vœux pour une longue et passionnante retraite.