Une bonne initiation à l’art contemporain

Pierre Jeanneret  |  Vous n’êtes peut-être pas, chers lecteurs et lectrices du Courrier, très accros à l’art contemporain. Eh bien! l’exposition présentée actuellement à la Fondation de l’Hermitage vous fera peut-être changer d’avis. Avant de juger, il faut comprendre. Or la Fondation en donne les moyens, en accompagnant les œuvres de courts textes explicatifs. Par ailleurs, au moyen d’un audioguide gratuit, il vous est possible d’écouter les commentaires du collectionneur, souvent subtils ou émouvants, sur les œuvres qu’il a acquises depuis des décennies. Non par goût du lucre, mais, comme il le dit, «parce qu’il a aimé c’est tout» telle ou telle œuvre. Il ajoute: «Quand un tableau prend de la valeur, je ne l’aime plus.»

Ce collectionneur, qui est-il? Nous ne le saurons pas. Il a préféré rester anonyme. C’est un nonagénaire français établi en Suisse qui s’est pris de passion pour l’art, surtout celui de l’après-guerre. Certes, on pourra voir au sous-sol quelques tableaux de Renoir ou Derain, ou encore des bustes sculptés classiques du 19e siècle. Mais l’essentiel de la collection n’est pas là. Parcourons donc rapidement cette exposition considérable par son ampleur et son intérêt.

Nous sommes d’abord face aux tableaux très colorés de Jean Dubuffet, le «découvreur» de l’Art Brut. Puis voici Shoot (Tir), une «œuvre existentielle» par excellence: l’artiste Christ Burden s’est fait photographier alors qu’il se faisait volontairement tirer dessus par un ami. De nombreuses œuvres appartiennent à ce qu’on nomme l’«art minimaliste», c’est-à-dire qui se réduit à quelques formes élémentaires. Un clin d’œil à Louise Bourgeois qui travaille le textile, restant ainsi fidèle à une famille de tisserands. Quant à Pierre Soulages, on peut dire qu’il a inventé le noir comme couleur. Le collectionneur est très sensible à la notion du temps, avec au bout la mort, inéluctable. C’est ce que tentent de rendre divers artistes, travaillant sur des matériaux très fragiles et condamnés à disparaître rapidement.

Dans les combles, on trouvera deux artistes plus «classiques», même s’ils échappent complètement à l’art institutionnel. Le Vaudois Louis Soutter, reclus dans son asile du Jura, a peint au doigt des corps contorsionnés aux visages grimaçants qui expriment toute l’angoisse humaine. Quant à Asger Jorn, membre éminent du mouvement Cobra (Copenhague-Bruxelles-Amsterdam), il a bouleversé dans les années 50 et 60 l’art de son temps, avec une peinture expressionniste aux couleurs violentes.

Les visiteurs aimeront certainement les pièces d’André Bauchant, figure importante de l’art populaire et naïf, dans la lignée du Douanier Rousseau. La peinture géométrique a aussi sa place dans cette exposition au contenu très varié, qui décidément illustre bien toutes les tendances de l’art contemporain. A découvrir sans préjugés!