Un récit sur l’émigration

«Eldorado», un documentaire de Markus Imhoof

Colette Ramsauer  |  Le réalisateur suisse Markus Imhoof raconte en alternance le destin d’une fillette italienne recueillie pendant la dernière guerre en Suisse, et le sort des migrants qui aujourd’hui arrivent en Europe. Récit d’une constante émigration.

Les autres, une priorité

Lorsque Giovanna est accueillie par la famille Imhoof dans la région zurichoise, le très jeune Markus est à l’âge où dans le développement mental se dessine la notion du «nous». Toi et moi, moi et les autres. Cela restera une priorité durant toute sa vie. Notamment à travers ses films d’auteur. Après «La barque est pleine» en 1981 et «Des abeilles et des hommes» en 2012, le documentariste (77 ans) revient avec une expérience personnelle, puisant dans les archives le bref parcours de vie de la fillette italienne, et filmant celui des migrants venus d’Afrique. 

En haute mer

Au sud de l’Italie, dans le cadre de l’opération militaire et humanitaire «Mare Nostrum», des dizaines de milliers d’immigrés clandestins ont été sauvés depuis octobre 2013. Sur un navire de garde côtière, le cameraman filme la rencontre du réalisateur avec des rescapés inquiets, impatients de pouvoir atteindre la terre ferme. Markus Imhoof questionne le personnel qualifié à bord, ceux qui gèrent le stress et qui, obéissant à une logistique de pointe, optimalisent les opérations. Vêtus d’un survêtement intégral (on croit vivre une fiction), parent aux soins d’urgence, ils font l’évaluation des noyés, la distribution des vivres, l’étiquetage, autant dire  le numérotage. Mais lorsque la main des sauveteurs dévoués se tend vers un migrant, leur première question est «quel est ton nom?» 

En transit

Le réalisateur va là où la caméra est bannie, dans un camp de transit ou dans les exploitations agricoles peu respectueuses des travailleurs. Les migrants attendent la réponse à savoir s’ils peuvent poursuivre le voyage. Ils parlent d’un parcours dantesque. Certains, traumatisés, notamment des femmes, gardent le silence sur ce qu’ils ont subi. L’enfer: ce sont les passeurs. Le purgatoire: le voyage, le transit. Le paradis: le nord de l’Europe, visé par la plupart.

En Suisse 

Dans notre pays, Markus Imhoof questionne des douaniers, des hommes politiques, s’immerge dans des centres d’accueil. La scène d’une famille malienne présentant ses passeports à la douane de Chiasso ou le témoignage d’une jeune Africaine employée dans un EMS en Suisse alémanique laisse perplexe. Dans l’arbre généalogique de sa famille, Markus Imhoof  montre plusieurs de ses parents émigrés qui ailleurs en Europe, qui sur d’autres continents. Aujourd’hui, lui et sa famille entretiennent des liens forts avec la famille de Giovanna. Après la guerre, une loi fédérale avait exigé son retour en Italie. Elle décédera à l’âge de 14 ans, emportée par la maladie.

«La vraie richesse est au niveau des relations humaines et de nos rêves d’enfant». Cette phrase, en gros caractères sur l’écran, conclut ce film émouvant.

Photo : © Majesticzero one film, Peter Indergand

«Eldorado»  D, 2018, 92’,  8/14 ans

Markus Imhoof, réalisation ; Peter Indergrand, cinématographie 

Avec Akhet Tewende, Raffaele Falcone 

Le 16 mai au cinéma d’Oron