Toucan 5 – Le disparu de Lutry – Un roman de Christian Dick

Voyez-vous, M. Pictet, reprit Cordey, la guitare n’est pas sans rapport avec cette disparition. Elle apparaît à plusieurs reprises: les anciens des 5.5 Metre s’en souviennent. Votre ami M. Bordier pareillement. Louis l’évoque à plusieurs reprises. On la retrouve sur le Toucan et dans le souvenir même des deux dames qu’il fréquentait, et encore lorsqu’il est question d’un festival dans une discussion entre Jacques et Lou Reed au Métropole… Peut-on évoquer ensemble cet élément?

– On peut aimer la voile et la musique sans que l’un décide nécessairement de l’autre.

– En effet, mais si, comme je le conçois de plus en plus, l’un en vient à remplacer l’autre, ne croyez-vous pas qu’on pourrait en discuter?

– Tout à fait. Vous avez raison, excusez-moi.

– Plusieurs régatiers ont complimenté Morrens pour son jeu à la guitare. Vous rappelez-vous ces épisodes?

– Il s’agissait de propriétaires de 5.5 Metre avec lesquels il avait régaté et sur le voilier desquels Bordier que vous évoquiez tout à l’heure était engagé. De Toucan aussi. Mais ce n’étaient pas les seuls.

Amanda buvait du petit lait.

– A cette époque, poursuivit Pictet, je naviguais déjà avec Jacques dans la catégorie des 5.5 Metre. C’était une fameuse série. Avec les Hentsch, Firmenich, Noverraz, Stern, Dunand nous disputions de magnifiques régates. C’est en 72 que les Toucan ont été introduits à la Semaine de la Voile et c’est cette même année que Jacques recevait le sien. Jacques adorait l’efficacité et la vitesse de son nouveau voilier. Bordier que vous connaissez est venu régater avec nous, d’abord épisodiquement puis régulièrement dès le trouble de Louis. Il nous accompagnait aussi sur d’autres plans d’eau.

– Donc, poursuivit Cordey, Morrens a rencontré Lou Reed au Métropole. Ils passent la soirée à discuter au bar, bien après l’heure de fermeture. On sait qu’ils ont évoqué un festival. On sait aussi que votre ami prenait trois semaines de vacances dont une au moins sans qu’on sache où, sans même que son épouse ou sa maîtresse ne le sachent elles-mêmes. Mais vous, M. Pictet, l’ami de toujours, l’ami qui le défend encore aujourd’hui, vous me diriez à présent dans le blanc des yeux que vous ne savez rien?

– Voulez-vous faire le service? demanda-t-il à Parisod, comme il allait à la haute porte-fenêtre.

Il y eut un interminable silence interrompu seulement par les mouvements du vigneron, du liquide dans les verres et les pas du maître des lieux sur le parquet. Finalement, le banquier se retourna, s’assit, posa le plat de ses mains sur les cuisses et releva la tête.

– C’est vrai, finit-il par dire, j’en sais un peu plus qu’il n’y paraît. Mais non, je ne sais rien de la fuite hypothétique de Jacques. Ce fils, Christophe, a été dès le début une tragédie. Mais personne ne savait. Une tante s’en est occupé. Jacques partait pour les Etats-Unis parfaire sa formation. Il est rentré à l’âge de vingt-deux ans. Son fils en avait quatre. Il a cru que c’était le sien, forcément! Il n’en pouvait pas aller autrement. Il s’est établi et a épousé Corina après d’interminables fiançailles. Elle était belle, brillante, riche et descendait d’une des plus anciennes familles vaudoises. L’honneur était sauf. Mais il y a eu Marie-Jasmine, l’amour de toujours. Que voulez-vous que je vous dise? Que voulez-vous qu’on dise? qu’on fasse?

– Je répète ma question de tout à l’heure… Quelqu’un savait? quelqu’un d’autre?

Pictet releva ses mains, croisa les doigts le coude posé sur les cuisses, les décroisa et les croisa encore.

– Quand cet accident est arrivé, celui de Louis, on a cru deviner la suite. C’était mathématique. Il fallait bien que la vérité éclate. Mais c’est l’autre vérité qui nous a éclaté à la figure. Pas la liaison de trente-cinq ans dont on se doutait déjà, non, Christophe! Jamais il n’y a eu un doute sur la paternité de Jacques. Et là, voyez-vous, on apprenait l’aventure d’un soir entre Louis et Corina, un truc que personne n’aurait jamais osé imaginer, suivi d’une naissance illégitime, puis, finalement, d’un décès et d’un traumatisme irréversible. Avec, au bout du compte, une disparition. On ne fait guère mieux, vous en conviendrez.

Cordey posa son verre. Cette vérité-là, il la connaissait. Non, il voulait l’autre, celle dont tout le monde allait parler, celle qui, quatre ans plus tard, en 2003, allait faire disparaître Jacques Morrens.

– Jacques a été brillant, comme toujours. Il n’a rien dit, il a encore pris Louis à quelques régates quand Bordier était indisponible, malgré son handicap, et on a continué à tout gagner. Mais pouvait-on en vouloir à un infirme? Marie-Jasmine paraissait changée. En mieux. Ils étaient tellement unis, soudés, vous ne pouvez pas imaginer. A eux seuls ils auraient gagné n’importe quoi. Et pour répondre à votre question, non, personne d’autre n’a su.

– Admettons. Parlons, voulez-vous, des vacances de Morrens. Trois semaines avons-nous dit, alors que la Semaine de la Voile ne dure qu’une semaine, convoyage plus ou moins compris. Avant? Après? Au milieu?

– Jacques et moi avions chacun nos activités propres, nos relations personnelles, notre cercle. Nous étions amis, c’est vrai, d’excellents amis même, mais nous ne nous disions pas tout.

– Alors, fit Cordey qui n’y croyait pas tellement, c’est sans espoir?

– Pas tout à fait. Il partait début juillet. Jusqu’à la fin des années septante, ce séjour était dissocié de la Semaine de la Voile. Dès 1980, les régates ont été avancées. Il est alors parti fin juin pour revenir le samedi précédant la Semaine, histoire de mettre de l’ordre dans ses affaires, convoyer Lunaire à Genève et participer dans la mesure du possible à la régate Cully-Meillerie-Cully. Il y a eu quelques Bols d’Or qui faisaient déroger au principe, mais croyez-moi quand je vous dis que je ne connaissais pas le but de ce voyage.

– J’ai un peu de peine, fit Cordey à peine poli.

– Je vous comprends. S’il était parti pour affaires, pour découvrir le pays ou avec Marie-Jasmine, je n’en aurais rien su. On parlait peu en naviguant. En dehors de la voile, nous parlions de nos affaires, parfois de nos vies. Mais nous ne nous demandions rien. C’était une règle.

– Je vois, fit Cordey. Parlons du Métropole. L’hôtel a fermé de 76 à 82 pour cause de lourdes rénovations. Nos amis se fréquentaient déjà. Savez-vous où ils sont descendus durant ces sept années?

– Oui. On vous a dit la vérité. L’épisode de l’hôtel ne change pas la donne.

– Peut-on savoir?

– Dès 1968, ils sont descendus à l’hôtel de la Paix. Mais en novembre 74, le chanteur à succès Mike Brant s’est jeté du cinquième étage. On ne parlait que de ça à l’époque. Il a survécu mais Jacques et Marie-Jasmine ont dû changer leurs habitudes et sont allés aux Bergues. Or la traversée du pont du Mont-Blanc ne se fait pas forcément sans histoires. Quand en novembre 1982 le Métropole a inauguré après ces années de rénovations, ils ont décidé de changer à nouveau. C’était le seul bon hôtel de la rive gauche. Il suffisait de longer les quais pour arriver au Port-Noir, et on n’y parlait d’aucuns scandales. Ils y sont restés de 1983 jusqu’à la fin. Y a-t-il un problème?

– Du tout. C’est un détail. Ça ne change rien comme vous dites, et ça répond à quelques-uns de mes doutes.

– Une dernière question, si vous permettez, ajouta Parisod. A-t-on découvert une bouteille, vide, entamée ou pleine, à l’intérieur ou à proximité immédiate de l’épave?

– Une bouteille?… de vin?

– Oui. Ça peut être utile.

– Je regrette, je ne me rappelle pas.

– Ça me revient à présent, s’excusa Parisod. Solaire, ça vous dit quelque chose?

– Bien évidemment. Je régate toujours, parfois sous l’oeil curieux de Marie-Jasmine. Rien d’autres?

La conversation s’achevait sur une note négative, mais pas tant que ça, finalement. Elle confortait Cordey dans son idée d’une disparition volontaire même si Morrens avait toujours pu tomber à l’eau lors d’une manoeuvre délicate, peut-être même avant Versoix, et ne pas être en mesure d’en réchapper. On parla ensuite de la conjoncture, des nouveaux locataires de la rue des Granges et du vignoble des Pictet à Satigny

A SUIVRE…