Toucan 5 – Le disparu de Lutry – Un roman de Christian Dick

La rue des Granges, un coin discret apprécié de la bourgeoisie et des anciennes familles genevoises, se serait volontiers passée du battage publicitaire fait autour de l’arrivée, l’an dernier, de l‘infante d’Espagne. Quelques journalistes et de grandes berlines noires encombraient les trottoirs.

Cordey tira à 17h précises la tige de laiton de l’hôtel de famille des Pictet. Un domestique les introduisit aussitôt dans le vaste salon donnant sur les jardins.

Edmond ne tarda pas à leur souhaiter la bienvenue et leur offrit l’apéritif.

– Permettez-moi de vous offrir une bouteille de mon cru, proposa le vigneron en la posant sur un guéridon.

– J’apprécie, M. Parisod. Notre famille possède aussi des vignes, à Satigny. Dans les blancs, nous cultivons plutôt le chardonnay, un cépage assez typique de notre canton. En quoi puis-je à nouveau vous être utile?

– Notre enquête, commença Cordey, avance gentiment. On peut dire à présent que des faits nouveaux sont apparus. Il nous reste aussi beaucoup d’inconnues. Et pour être franc, par endroit le brouillard s’est épaissi.

Pictet tendait l’oreille tout en servant à chacun un verre de son chardonnay. Il semblait s’amuser à les voir parcourir le lac entre Cully et Genève, à les voir chercher ce qui n’existait peut-être tout simplement pas. Cordey en prenait-il conscience, lui qui usait et abusait de son autorisation de frapper aux portes?

– Dans l’ordre, ça soufflait plutôt fort ce vendredi 27 juin 2003. La vitesse du vent à Versoix comme l’heure d’échouement restent approximatifs. On arrive cependant à dire que les rafales soufflaient à plus de 50 km/h entre 18h et 23h passé Nyon. Avec la bise, la visibilité devait être bonne. On peut estimer l’heure de l’accident entre 18h et 21h. Jusque là, ça vous paraît plausible?

– Difficile à dire comme ça. Selon vos notes, ça paraît vraisemblable. La vitesse de carène d’un Toucan est de l’ordre de vingt-cinq noeuds, trente dans les rafales. C’est fort. Jacques avait-il amené la voile avant, pris un ris dans la grand-voile? S’est-il fait surprendre avec un génois ou était-il sous spi pour se faire malmener? Les plus grands peuvent tomber. Tabarly. Florence Arthaud qu’on a réussi à repêcher.

– Vous croyez donc toujours à la thèse de l’accident? demanda Cordey, à une mauvaise manoeuvre?

– Jusqu’à preuve du contraire, oui. Mais je suis tout de même disposé à vous écouter et à vous renseigner.

– Bien. M. Morrens avait-il prévu une halte en cours de convoyage?

– Pas que je sache.

– C’est ce qu’a révélé l’enquête à l’époque. Mais peut-être vous rappelez-vous aujourd’hui ce qu’il était alors inutile de dire?

– Non, affirma Pictet. Pour autant que je me rappelle, il n’a jamais organisé à l’avance un convoyage sur deux jours, même s’il lui est arrivé de dormir au fond du bateau une fois ou deux. En l’occurrence, je crois plutôt qu’il était question d’arriver le soir même à la Nautique.

– Je vous remercie. Jacques avait un fils, Christophe, décédé en 1999 dans un accident de la circulation, annonça Cordey. Ce fut aussi un choc pour Louis, votre ami commun qui réside à présent chez vous. Selon Mme Morrens, ce fils naviguait avec son père devant Lutry, jamais lors de régates. Y avait-il une raison?

– Ce décès fut tragique. Jacques ne s’en pas est remis. Quant à Louis, rien ne dit qu’il soit relié à ce décès.

– Rien, en effet, sauf ce qu’en a dit Mme Morrens. Nous savons.

– Tout?

– Oui. Tout.

– Dans ce cas, que puis-je ajouter? fit remarquer le banquier.

– Excellent, votre vin! Rond, plaisant, long, fit Parisod.

– Merci, votre avis me conforte dans le choix de notre chef de culture et de notre caviste, fit Pictet alors que Cordey fusillait du regard son ami.

– Dites-nous peut-être, poursuivit ce dernier, si l’un ou l’autre savait à l’époque pour l’un et l’autre, ce qui expliquerait l’absence de Christophe aux régates.

– Ni l’un ni l’autre ne savait, sans quoi nous n’aurions jamais pu naviguer ensemble.

– Et pourtant, Louis navigua encore sur Lunaire, non?

– En effet, mais très peu. D’ailleurs Jacques n’est plus là. A l’époque la régate passait avant tout. Jacques était un être exceptionnel. A ma connaissance il ne s’est jamais posé la question. Ça a très certainement été un choc. Perdre un fils quand on découvre qu’il ne l’est pas, perdre un ami cher… Je crois sincèrement que Jacques n’en savait rien avant l’accident. Aujourd’hui, croyez-vous vraiment qu’il faille un responsable?

– Et ce Louis habite ici depuis… son choc?

– En effet, acquiesça Pictet, comme je vous l’ai déjà dit. Où vouliez-vous qu’il aille? Il n’avait pas de famille qui puisse lui venir en aide. J’ai réglé la procédure de tutelle. La cohabitation fonctionne plutôt bien.

– Quelqu’un d’autre savait? Je veux dire à propos de Christophe, de leur liaison, de cette aventure?

Louis arriva à cet instant. Il ne fit attention à personne et finit par se planter, après un long moment, devant Amanda.

– Il y avait une guitare iciss!

– Il n’y a plus de guitare, finit-elle par dire. Quelqu’un l’aura prise.

– Guitare… guitare… guitare… répéta le fou en s’en allant.

A SUIVRE…