Toucan 5 – Le disparu de Lutry – Un roman de Christian Dick

Ils sont venus en 1983, après la rénovation de l’hôtel. Je m’en souviens bien. Un bel homme accompagné d’une très belle femme. Ils dégageaient quelque chose. On les remarquait… je voulais dire.

Cordey ne répondit pas.

– Notez, reprit l’employé, l’hôtel a fermé en 1976 après de longues procédures. Vous m’avez parlé de trente-cinq ans, peut-être étaient-ils déjà clients avant la grande rénovation?

– C’est possible. Vous avez toujours été garçon d’étage?

– On dit autrement aujourd’hui. Mais c’est ça, oui. J’aime ce métier. Les clients sont parfois généreux. Ça me permet d’avoir une vie à côté.

Amanda l’interrogea du regard. Il n’en dirait pas plus. La discrétion, c’était aussi un métier.

– Bon, reprit Cordey, nous sommes sans nouvelles du monsieur depuis onze ans. Pouvez-vous nous en apprendre plus?

Le «garçon d’étage» sourit, haussa poliment les épaules, apparemment tiraillé entre sa discrétion et le souci d’apporter son aide.

– La dame nous le demande comme un service… Vous pouvez peut-être nous aider. Ou l’aider, elle.

Gustave prit son temps, sembla réfléchir à ce qu’il dirait et si cela lui semblait judicieux.

– Cette dame était là, ce dernier lundi, à l’attendre comme à son habitude. Il n’est pas venu. Elle est restée tout l’après-midi puis elle est repartie. J’imagine au port. Depuis, nous ne les avons plus revus.

– D’habitude, cela se passait comment?

– Après le petit déjeuner ils retournaient à leur chambre. Nous n’osions pas déranger avant midi. Puis ils dînaient sur la terrasse, vers 13h. L’après-midi, ils se rendaient à la Nautique, au Port-Noir, à pied. Et le soir, tard, on les voyait prendre un dernier verre au bar. Mais j’avais fini mon service. Pour le reste, je crains de ne pas être d’une grande utilité.

Cordey songea rapidement à la chronologie des événements. Vendredi soir, un voilier s’échouait à Versoix, que des pêcheurs découvraient samedi matin. Les recherches aquatiques ont aussitôt commencé. L’enquête allait aboutir au Métropole, mais Marie-Jasmine Morerod était déjà repartie. L’avait-on même seulement évoquée? Ça se tenait.

– Vous êtes doté d’une excellente mémoire. Félicitations! dit enfin Cordey.

– Ça fait aussi partie du métier.

– Au bar, on pourrait nous renseigner?

– Difficilement. Le personnel change assez souvent. Mais une chose me revient. On l’entendait quelques fois jouer de la guitare. Plutôt bien. Un jour, nous avions Lou Reed. Je m’en rappelle, un petit homme aux cheveux courts, rien à voir avec les chevelus de l’époque.

– Oui… fit Cordey, l’incitant à poursuivre.

– Oui… Excusez-moi. M. Reed s’est même fait photographier avec notre directeur général à une certaine époque. Ce client occupait une suite voisine et devait donner quelques représentations. Il a pu entendre M. Morrens et aurait frappé à sa porte.

– Poursuivez.

– M. Morrens a dû ouvrir sa porte, reconnaître le musicien et tous deux se sont retrouvés le même soir, tard, au bar, après la régate.

– Mais vous n’y étiez pas puisque, selon ce que vous venez de dire, votre service était terminé?

– Non, en effet, répondit Gustave. Je finis mon service vers 21h. Mais le barman, amateur de musique pop comme on disait alors, m’a raconté. Ils ont parlé de concerts et de musique jusqu’à la fermeture. Et encore, le barman leur a laissé une bouteille de whisky après qu’il eut fini son service. A l’époque, ça se faisait. En fait, c’était d’autant plus étrange que le musicien donnait le sentiment que personne n’était assez bien pour lui. Mais comme je vous l’ai aussi dit, M. Morrens dégageait quelque chose. Peut-être que M. Reed avait besoin de présence, de se montrer ou d’être aidé?

– Et Madame, y était-elle?

– Je ne crois pas. En tous cas, on ne m’en a pas parlé.

– Un détail particulier ? intervint Parisod. Je connais cette époque, les musiciens d’alors…

– Ecoutez, c’est vieux. Il était question d’un festival. Je ne sais pas si M. Reed s’y rendait, s’il s’y est jamais rendu, ou si M. Morrens y était allé ou projetait de s’y rendre. Mais c’était aux Etats-Unis.

– Vous en êtes certain?

– Absolument! Nous avons le Paléo à Nyon, le Jazz à Montreux, le Caribana à Crans. Et bien d’autres! Certaines vedettes descendent ici. Entre eux au bar il était clairement question des Etats-Unis. C’est bien ce que m’a rapporté le barman de l’époque. Je ne peux malheureusement rien vous dire de plus. Sinon que M. Morrens réservait d’année en année, qu’on les attendait, Madame et lui, avec joie. Ils étaient aimables et généreux avec l’ensemble du personnel. C’est plutôt rare.

– Vous rappelez-vous à quand remonte cet épisode entre lui et Lou Reed? demanda Parisod.

– C’était après la rénovation et bien avant la photo prise en 1998. On peut retrouver l’année.

– Je crois que ce n’est pas vraiment nécessaire. Le couple recevait-ils des visites? demanda Cordey.

– Pas que je sache. Parfois, évidemment, ils échangeaient quelques mots avec d’autres clients de l’hôtel. Mais jamais de conversation à une même table. C’est pourquoi je me suis rappelé cet épisode avec M. Reed. En fait, ils venaient pour eux et les régates. Et rien d’autre ne semblait exister.

Amanda, Parisod et Cordey firent encore le tour visuel de la chambre, regardèrent par les fenêtres les grands arbres du jardin anglais et le lac qu’on devinait par endroits à l’arrière plan. Ils remercièrent l’employé pour sa disponibilité. Comme Cordey souleva de sa main un pan de son veston, vers son porte-monnaie, l’employé réagit :

– Non, Monsieur. En aucun cas. Mais je vous remercie de l’intention. Vous savez, dans mon métier, on n’a pas toujours affaire à des gens comme ce monsieur et cette dame. Je ne connais pas leur histoire. Elle ne me regarde pas. Mais pour cette dame, si ce monsieur a vraiment disparu et en sa mémoire, faites s’il vous plaît ce qu’il faut. On les aimait bien, ici.

Ils prirent l’ascenseur et le chemin du bar. Un employé leur amena une carte. Il pouvait avoir une trentaine d’années et ne pouvait visiblement pas les renseigner. Cordey et Parisod commandèrent un verre de blanc, un chardonnay genevois d’excellente qualité. Amanda se contenta d’un jus de tomate. Au mur de façade, entre deux fenêtres, des photographies montraient quelques célébrités. On y voyait Lou Reed.

– Donc, notre couple se rencontre depuis trente-cinq ans, mais ne fréquente assidûment cet hôtel qu’entre 1983 et 2002, soit vingt ans. Il nous manque quinze ans. Mme Parisod doit nous expliquer où ils se voyaient depuis 1968, résuma Cordey en sortant son calepin.

– C’est élégant, comme bar, constata Parisod.

– Oui, approuva Amanda. Tout rouge. Le plafond, les fauteuils, les murs. C’est même assorti aux devantures extérieures.

– J’aimerais assez livrer ici, enchaîna le vigneron.

– Toi qui connais la musique, fit Cordey à l’intention de son ami, de quel festival pouvaient-ils parler, lui et Lou Reed? Forcément connu, avec des vedettes, non?

– Pas forcément. Aux Etats-Unis, des stars se produisent quelques fois dans des festivals très locaux. Tu ne sais même pas que ça existe. C’est plus courant là-bas qu’ici. Les anciennes gloires restent souvent modestes. Mais je peux chercher. Pas trop vite, tu vois, j’ai vraiment fait fort hier soir.

A SUIVRE…