Toucan 5 – Le disparu de Lutry – Un roman de Christian Dick

Et si nous allions, nous aussi, au Métropole? suggéra Amanda.

– Genève, encore?

– Ben oui! C’est ton enquête, non? Avec ce temps et par le lac, nous ne mettrions pas plus de deux heures en naviguant proprement.

– Allô, il y a quelqu’un? fit-elle voyant que Cordey ne répondait pas. Trente-deux milles marins, soixante kilomètres, à la vitesse de la CGN (La Compagnie Générale de Navigation assure le trafic des passagers sur le lac Léman. La vitesse de croisière d’une unité est d’à peine 15 noeuds, soit un peu moins de 30 km/h.). Toujours non? On pourrait ajouter une heure au programme pour nous baigner, boire un verre et…

– Une croisière s’amuse?… Tu me tentes.

– D’abord le travail, mon chéri. Et puis, il me semble qu’on pourrait profiter de cette sortie pour voir l’hôtel de l’intérieur, boire un verre à la Nautique et redire bonjour à Pictet, si nous n’abusons pas, et par voie de conséquence à Louis… ou les inviter à la Nautique. Mon intuition féminine me dit qu’il pourrait avoir quelque chose à nous dire.

– C’est possible. Il pourrait se rappeler son fils ou la semaine de Jacques qui manque à l’inventaire. Et si nous naviguions à la vitesse du vent plutôt qu’à la vitesse CGN?

– Taper une digue en naviguant au portant, comme il y a onze ans, fit Amanda, songeuse. Mais aujourd’hui avec ce petit vent du sud-ouest… Je donne raison à Louis, les choses ne se répètent pas. Prenons le canot.

– Tu as raison, conclut Cordey, va pour la ligne droite. Partons vers 11h.

– Un peu avant si tu permets. Le vent d’ouest peut nous amener des vagues.

Il fut donc fait comme ils eurent dit. Cordey appela Pictet et tous deux convinrent d’un rendez-vous en fin d’après-midi. Ils s’arrêtèrent à la boulangerie de Cully et y achetèrent un pique-nique. Au port, Amanda débâcha le magnifique canot à moteur tandis qu’un Parisod pas trop frais s’invitait à bord, une bouteille dans chaque main. Pour la croisière s’amuse, c’était râpé. A 10h10, ils sortirent du port derrière un voilier qui s’élançait à la voile.

– A quelle heure devrions-nous théoriquement arriver à Versoix? demanda Cordey.

– Tu veux dire selon les conditions de l’époque?

– En naviguant au portant, poursuivit Parisod, avec ce vent faible puis modéré et fort selon qu’il s’approche de Genève, il aurait pu arriver déjà en fin d’après-midi. Peut-être même aux alentours de 19h. Tout dépend de la distance parcourue sous les petits airs. Difficile à dire.

– C’est dès 18h que les rafales ont atteint les 50 km/h à Nyon, conclut Cordey en consultant ses notes.

– Ça nous amène à un accident probable, proposa le vigneron. D’autant qu’en général la bise forcit dans le Petit-lac. Elle n’aura pas attendu 18h pour souffler fort. Le lac se resserre. Ça provoque un effet entonnoir.

– Ou au fait que tout le monde finirait par y songer, à ton accident… L’occasion rêvée pour disparaître…

Ils avaient tenu l’horaire. Après Port-Choiseul reconnaissable à ses deux longues digues de chaque côté de l’entrée, ils longèrent lentement la rive de Versoix, son quai au bout duquel s’avançait le débarcadère puis le vieux port et son estacade. Puis, une petite plage suivie d’une première jetée annonçait celle d’une fin funeste, il y avait onze ans. Ils s’arrêtèrent pour l’observer. Elle était immédiatement suivie d’une autre, plus courte. Toutes deux protégeaient de la bise et du vent d’ouest l’accès à un petit port privé. On distinguait au bout d’un parc une somptueuse maison de maître.

– C’est on ne peut plus discret, releva Cordey.

– Sait-on qui y habite? demanda Amanda.

– Ça doit figurer au rapport, mais non, je ne sais pas.

– C’est en tous cas l’endroit rêvé pour échouer un bateau, affirma Parisod. On n’aperçoit la digue que d’une autre villa au sud-ouest. Pas de promenade, de restaurant ou d’accès public au lac. On peut sortir de l’eau sans être vu.

– Dans le cas contraire, objecta Cordey pour qui toutes les pistes avaient le mérite d’exister, on peut facilement comprendre qu’on n’ait remarqué l’épave que le lendemain, et encore, du lac par des pêcheurs.

Vers 14h ils arrivèrent en rade de Genève. Rive droite, le vieux phare au bout de la jetée des Pâquis contemplait sur l’autre face le port des Eaux-Vives. C’est là qu’ils amarrèrent le canot à la première bouée visiteur. Amanda verrouilla les valeurs dans le vide-poche sous le regard étonné des deux hommes.

– C’est vivement recommandé de fermer le bateau et de coter les valeurs, fit-elle. Ça figure même dans le guide de Bosco.

«Le Guide de navigation pour le lac Léman» de Jean de Bosset (dit Bosco) publiait des indications sur les ports. Cordey se rappelait l’avoir feuilleté en route. C’était d’ailleurs vrai que le long de la digue s’alignaient pêcheurs occasionnels, désoeuvrés canette de bière à la main ou fumeurs de moquette aux écouteurs vissés sur les oreilles. Pas forcément des mauvais garçons mais pas un d’entre eux n’aurait eu l’idée de s’écarter pour laisser le passage. Tous ne semblaient pas comprendre le français, mais des valeurs visibles auraient pu les tenter. Amanda avait eu raison, mieux valait suivre les recommandations des personnes avisées.

Un peu moins de quinze minutes plus tard ils franchissaient l’entrée de l’hôtel Métropole après avoir longé des quais bien tenus, observé la grande barque Neptune à sa passerelle et le navire Genève en fin de rénovation. La grande pierre du Niton trônait à sa place éternelle. En fait, elles étaient au nombre de deux. Il s’agissait de blocs erratiques déposés par le glacier du Rhône lors de son retrait après la dernière glaciation. En 1820, l’ingénieur Guillaume-Henri Dufour les avait d’abord utilisées pour établir le niveau moyen du lac puis comme altitude de référence pour la Suisse.

A l’hôtel Métropole, un portier les conduisit en haut des escaliers. Un long couloir partait dans un sens comme dans l’autre. A la réception, Cordey se présenta et sans entrer dans les détails demanda l’autorisation d’une visite de chambre. Ils s’y firent conduire par un employé.

Amanda et Cordey observèrent en silence l’espace luxueux, le cadre d’une attente d’un an, année après année. Ils en firent le tour, manifestèrent de l’intérêt pour la décoration, le confort ou la vue sur le jardin anglais, le lac et la rade ceinte de ses bâtiments belle époque. Ils échangèrent quelques impressions, quelques sentiments sur les relations qu’avaient entretenues les deux amants, sans les nommer.

– Je vous demande pardon si je m’immisce dans votre entretien, fit l’employé qui était resté et dont la plaquette en laiton sur la livrée annonçait qu’il se prénommait Gustave, mais trente-cinq ans, s’ils sont consécutifs, ne sont guère possibles.

– Oui? fit Cordey. Dites-nous.

– En 1976, l’hôtel a fermé pour cause de rénovation. Il n’a rouvert qu’en 1982, le 15 novembre.

– Vous semblez avoir une excellente mémoire.

– Je m’en rappelle parce que j’ai justement été engagé à cette date.

– Il y a donc précisément trente-deux ans, conclut Cordey en regardant tour à tour le garçon d’étage, Amanda et Parisod.

– Oui.

L’employé fit mine de se retirer mais l’ex-inspecteur le retint. Il fit mentalement un rapide calcul. Où donc se rendaient Jacques et Marie-Jasmine avant 1982? Ils se retrouvaient à Genève, on le sait, depuis 1968. Or, ils venaient d’apprendre qu’entre 1976 et 1982, soit durant sept étés, le couple ne pouvait pas être descendu au Métropole. Où s’étaient-ils retrouvés? Que leur avait-elle encore caché, Marie-Jasmine? Peut-être même l’hôtel Métropole ne leur devait-il sa clientèle qu’à partir de 1983?

– Donc, reprit Cordey, on estime à juste titre que vous êtes un ancien de l’hôtel, que vous avez nécessairement collaboré avec différents directeurs et que vous avez forcément été le témoin des quelques rénovations nécessaires. Vous rappelez-vous aussi des clients réguliers?

– C’est mon métier, Monsieur.

– Parfait. Le couple qu’on vient d’évoquer venait régulièrement chaque année pour des régates qui ont lieu du lundi au vendredi, début juillet. Ils devaient rentrer tard et ne pas manger au restaurant, du moins le soir. Le client s’appelait Jacques Morrens.

– En effet. Il y a des années qu’on ne les a pas revus. Vous êtes sans nouvelles, n’est-ce pas?

– C’est l’objet de notre visite, dit simplement Cordey.

A SUIVRE…