Toucan 5 – Le disparu de Lutry – Un roman de Christian Dick

Peut-être avez-vous besoin d’en parler? suggéra Amanda après un autre interminable silence.

– Peut-être… en effet. Je suis née de Saussure. Ça veut dire pas mal de choses. Jacques et Louis régataient ensemble depuis toujours. En 64 j’avais dix-huit ans. Comme nous tous d’ailleurs… Nous sommes tous contemporains. A l’époque, la majorité était à vingt ans, et la mentalité un peu différente…

Cordey opina du chef. Il se fit un nouveau silence. Corina se versa du whisky après en avoir proposé à Cordey et Amanda qui acceptèrent poliment.

– Je suis tombée enceinte. Une bête soirée de 63… Vous ne pouvez pas imaginer ce que ça représentait alors et dans ma famille. Quand ça a commencé à se voir, mes parents m’ont cachée.

– Enceinte de?… articula Cordey.

– De Louis. Ça ne devait pas, ça ne pouvait pas arriver, mais c’est arrivé.

Amanda et Cordey se regardèrent. C’était incroyable! Ces gens qui se connaissaient depuis toujours, amis depuis toujours mais pas toujours et qui n’arrivaient pas à se séparer ou à se défaire quand il aurait pourtant fallu!

– Louis en a-t-il su quelque chose, les conséquences… je veux dire? demanda Amanda.

– Ni lui ni Jacques. Il était hors de question d’avorter. Mes parents ont confié l’enfant à une lointaine cousine qui a fini par avouer. Comme toujours, les secrets n’en sont jamais tout à fait… Mais Jacques a été merveilleux. Il a pris l’enfant pour le sien, ne m’a jamais posé la moindre question et m’a épousée. C’était en 1971. Comme nous nous fréquentions depuis un certain temps, qu’on était jeunes, qu’il était parti aux Etats-Unis, ça n’a pas fait trop de vagues.

– Et aujourd’hui, personne…

– Si! précisément. Cet accident comme vous dites… balbutia Corina.

Elle se courba sur son siège et enfonça son visage dans le plat des mains.

Elle le releva enfin, son beau visage couvert de larmes et de traînées de mascara. Elle s’absenta un moment et revint, toujours belle.

– L’accident… c’était l’autre accident.

Amanda regarda Cordey, souleva les épaules comme pour rappeler l’entretien chez le psychiatre.

– Il y avait donc un autre accident, en même temps?

– Oui. Je n’en ai évidemment pas parlé à la police. Mais ce fameux soir, alors qu’ils étaient tous à la Nautique, j’ai appelé Louis. Dès que j’ai su l’accident avec la MG. Pas mon mari, Louis, le père biologique. C’est ce que je n’aurais jamais dû faire. Jamais!

– Ce fameux soir où il est brusquement parti? demanda Cordey.

– Oui. Ce fameux soir. De l’avoir appelé, j’avais perdu la tête. Mais lui, Louis, il a toujours tout ignoré. Lui et moi c’était une histoire qui n’a jamais commencé, qui n’aurait jamais dû exister et qui a été aussitôt oubliée. Jamais il n’aurait pu imaginer être père, le père de Christophe, l’enfant de son meilleur ami qui chérissait cet enfant plus que tout. Il en a perdu la raison.

– Ainsi, cet accident, l’autre, impliquait votre fils, résuma Cordey.

– Oui.

– Celui dans lequel il a perdu la vie?

– Mais oui… parvint encore à articuler la veuve.

– Et vous, stressée, sous l’effet du choc ou du désespoir, avez commis une imprudence, un autre accident…

– On peut dire ça ainsi, en effet, tout à la fois. J’étais terrassée. Je ne savais plus ce que je faisais. Christophe était toute ma vie.

– Vous avez donc pris le temps d’appeler Louis. Mais votre mari… a-t-il su? Lui avez-vous dit?

– Mais que croyez-vous? Evidemment non! Il y a eu mort d’homme et j’ai laissé faire. La police enquêtait. Je ne voulais pas impliquer ensemble Louis le père biologique et Jacques le père qu’il croyait être. J’ai fait comme si de rien n’était. Si on peut dire…

Il se fit un long silence. Dans cette demeure à peine un craquement, à peine une moto qu’on entendait passer sur la route cantonale, derrière les arbres.

– Et c’était facile, ajouta Corina après un temps interminable. Puisque le traumatisme de Louis l’empêchait de rien dire. Plus tard, le même soir, la police a fini par joindre Jacques… et personne n’a jamais fait le lien entre le décès de mon fils, mon accident de circulation, le choc de Louis, et la disparition, quatre ans plus tard, de mon mari.

La veuve se reprit un whisky.

–  Au plus profond de moi, je ne sais si mon mari est mort. Je pense qu’il l’est, qu’il est tombé du voilier et qu’il s’est noyé. Mais j’aimerais, j’aurais aimé lui dire. Savez-vous que nous avons été heureux… mais oui?

– Donc, reprit Cordey, votre fils a eu un père, Jacques, qui n’a jamais su que son ami Louis était le père biologique, et Louis n’a jamais su avant votre appel qu’il avait eu un enfant de vous?

– C’est bien ça.

– Et votre mari n’a jamais fait un lien entre votre accident et celui de votre fils?

– J’étais à Lutry, lui à Genève. Ça ne pouvait être qu’une extraordinaire coïncidence.

– Et l’appel à Louis, à la Nautique, votre mari a-t-il pu imaginer ou déduire qu’il venait de vous? demanda encore Cordey.

– Savez-vous ce que c’est que de porter un mensonge durant toutes ces années?

Cordey ne répondit pas. Il était bien placé pour savoir que les gens ne sont ni blancs ni noirs, toujours gris, le plus souvent même gris très foncés.

– Mais Marie-Jasmine, savait-elle? se demanda-t-il. Et si oui, était-ce pour cette raison que la veuve avait consenti à cette relation d’une semaine par an sur trente-cinq?

– Partons donc du principe que votre mari est vivant, fit Cordey à voix haute, puisque c’est ainsi qu’en l’absence d’un corps on peut envisager la situation. Un mur s’est effondré, et avec lui tout ce qui y était cloué, les photos, la cheminée, les meubles…

– La vie, en somme, fit Corina. Mon cancer est devenu contagieux.

– Votre époux aura peut-être fini par déduire ou apprendre la vérité. Et il aura préparé sa disparition. Mais revenons à notre principe, voulez-vous? Votre mari est porté disparu, par défaut pourrait-on dire puisque nous n’avons ni corps ni mobile. Cela nous amène à nous demander où il est, ce qu’il fait et pourquoi.

– Et comment? ajouta Amanda.

– Pictet, l’autre ami de toujours, pourrait vous aider. Mais laissez-moi vous dire encore ceci: Jacques était doué. Doué comme on peut l’être. Sur l’eau comme un général romain dans l’art de la guerre, dans son métier comme les Flamands dans la peinture. Pas comme dans cet art contemporain où le public s’interroge à la place de l’auteur et donne par défaut sa propre définition. Jacques a pratiqué la navigation en gagnant à peu près toutes les épreuves du lac, et la guitare avec une sensibilité rare. Oui, c’était un homme doué, doué même pour la vie. Et dans son travail. On l’appelait de loin. Doué pour nos voyages quand nous partions. Doué quand il était à la maison. Il emplissait l’espace. Et il me manque. Vous ne pouvez pas imaginer comme ça a été difficile. Je sais que c’est fini, qu’on ne se reverra plus jamais. Ou, comme vous le pensez, qu’il a probablement tourné la page, même fermé le livre, s’il est encore en vie… Mais je ne sais pas à quel chapitre. Et je ne sais même pas ce qu’il faisait aux Etats-Unis…

A SUIVRE…