Toucan 5 – Le disparu de Lutry – Un roman de Christian Dick

Ce vendredi matin à 8h Edmond Pictet fit entrer Amanda, Parisod et Cordey dans son hôtel particulier. On s’en souvient, rendez-vous avait été pris la veille par téléphone. Ils étaient arrivés à 7h15 en gare de Genève par le train de Lausanne, avaient bu un café puis s’étaient rendus à pied au domicile du banquier.

– Vous avez dû vous lever très tôt, j’en suis désolé, mais dès 9h ma journée est chargée. Avez-vous des nouvelles? Puis-je encore vous être utile?

Le majordome avait préparé le café. Les trois invités prirent place face au vaste bureau du banquier, dans cette magnifique pièce qui dominait le parc des Réformateurs.

– J’aimerais, si vous le permettez, proposa Cordey, revenir sur le traumatisme de votre ami M. Louis Lanz.

– Je ne vois pas bien le rapport, enfin… si ça peut vous être utile. Ça remonte à 1999. Si ma mémoire est bonne, nous avons couru trois manches sur cinq lors de cette Semaine de la Voile. Une des courses aurait été magnifique, le vent soufflait à 22 noeuds, mais le comité a refusé de donner le départ, le canot start prenant l’eau de toutes parts. Cette même année, nous remportions le Bol d’Or dans notre catégorie.

– Si nous revenions…

– Une autre manche fut annulée, faute de vent. Alors que nous mangions sur la terrasse à la Nautique, ce même soir, Louis a reçu un appel.

– Vous voulez dire qu’il avait son natel sur lui? demanda Cordey.

Amanda avait son petit ordinateur portatif posé sur ses genoux. Elle demanda un réseau et  introduisit le site http://www.prevision-meteo.ch pour ouvrir «Climat», puis «Horaire» sur le site de Genève-Cointrin et fit défiler les dates. Elle montra la page à Cordey.

– Nous mettions un point d’honneur à ne pas être dérangés durant les régates, ni après. C’est une serveuse  qui est venue le chercher. Il a pris l’appel à la réception.

– Et que s’est-il passé?

– Nous ne l’avons pas revu de la soirée.

– L’avez-vous revu plus tard?

– Oui. Bien sûr.

– S’il vous plaît, le pria de poursuivre Cordey.

– Ce soir-là, j’ai reçu un appel des HUG (Hôpitaux universitaires genevois). A l’époque on appelait ça autrement. Ou de la police. Je ne sais plus. Peut-être des deux.

– C’était donc bien en juillet 1999? Vous en êtes certains?

– Absolument. C’était aussi l’année de la Fête des Vignerons.

– Vous comprendrez que mes recherches iront dans ce sens, fit Cordey.

– Jacques nous avait obtenu des billets pour cette Fête qui a lieu tous les vingt ou vingt-cinq ans.

– Nous?… Qui, nous?

– Nous tous: Jacques et son épouse Corina, Marie-Jasmine et son mari, Bordier et sa femme, mon épouse et moi. Louis était également du voyage.

– Et vous êtes tous allés à Vevey? Louis Lanz compris?

– Evidemment. C’est pourquoi je me rappelle parfaitement des dates. Nous avions prévu d’assister à une représentation nocturne. Après le spectacle, il était convenu de dormir à l’hôtel, à Lutry. Jacques savait organiser: apéritif, spectacle, repas sur une terrasse au milieu de la Fête, visite de caveaux et derniers verres.

– Oui, mais M. Lanz?

– Il a eu ce traumatisme, quelques semaines auparavant. Jacques avait déjà commandé les billets et à l’époque on croyait tous que le mal de Louis n’allait pas durer. Il n’était pas question de différer ou de l’exclure. Pratiquement, rien n’empêchait Louis de se joindre à nous.

– Vous rappelez-vous peut-être la date, au cas où?

– Non, évidemment. Il y a eu ce bal des hélicoptères dans la scène des Guerriers. Et un petit incident plutôt cocasse. Vous qui semblez maîtriser l’informatique, dit-il en regardant Amanda, peut-être trouverez-vous la date en cliquant un peu. Il avait plu durant la journée et une flaque s’était formée en haut du plateau incliné de la scène. Le premier des quatre cents moutons a refusé d’emprunter le passage et s’est engagé à travers la barrière. Tout le troupeau a suivi. C’était cocasse de voir se suivre tous ces moutons. L’orchestre a dû répéter le même morceau durant plus d’un quart d’heure. Jacques et son épouse s’en sont rendu compte. Les deux s’y connaissaient en musique. Mais personne d’autre n’avait remarqué!

Pictet s’était mis à rire. Amanda l’accompagna.

– Donc, reprit Cordey le plus sérieusement du monde, il y avait Marie-Jasmine Morerod, Gétaz à l’époque, son époux, Jacques, vous avec vos épouses ainsi que Louis? S’est-il passé quelque chose?

Le banquier prit son temps. Il regarda fixement Cordey droit dans les yeux. Celui-ci ne cilla pas. Ce n’était plus l’aspect lémanique ou féminin de l’enquête, mais bien un interrogatoire dans les règles de l’art.

– Au sens où vous l’entendez? Oui. C’était une soirée électrique. Bordier et moi venions de Genève avec nos épouses et Louis. Tout s’est bien passé. Mais en rejoignant à Vevey les Morrens et les Gétaz qui avaient pris à Lutry un train régional, l’ambiance n’était plus la même.

– Diriez-vous que Mme Morrens savait?

A nouveau Pictet regarda Cordey. Il savait et il savait que l’autre savait. Après tout et tout ce temps…

– Savoir? Probablement pas. Se douter, c’est bien possible. On avait tous un billet numéroté, donc chacun avait sa place. Mais il avait fallu en changer entre nous. Dans les caveaux, ensuite, à boire des verres toute la nuit, il m’a semblé que Marie-Jasmine et Jacques avaient hésité à savoir comment se placer ou se comporter, ou dans lequel des trois taxis monter pour le retour à Lutry où nous devions tous passer la nuit. C’était imperceptible, mais les femmes ont un sens pour deviner ces choses-là.

Amanda sourit. Elle venait aussi de trouver quelques informations sur la dernière Fête des Vignerons.

– Il y a eu quelques dates mémorables, dit-elle. L’éclipse totale le 11 août, le rappeur Sens Unik le 3, panne de micros des solistes le 30 juillet et de celui d’Arlevin le 4 août. Voilà: l’épisode des moutons remonte au 31 juillet. Le 31 juillet, ça vous dit quelque chose?

Amanda avait marqué une pause, imperceptiblement. C’était le 11 août qu’elle était venue à la Fête en compagnie de son frère Lucien, lui aussi disparu depuis. Selon Pictet, Morrens et ses amis avaient assisté au spectacle, poursuivi la fête dans les restaurants et les caveaux en se relayant pour veiller sur Louis. Corina avait su s’y entendre. Par la suite, il n’y eut pas d’évolution au sens où ils l’entendaient. Selon les termes médicaux, on retrouvait son esprit dans ses énigmes.

– Comme de répéter «guitare», demanda Parisod, ou les événements qui ne se répètent jamais?

– Précisément! Ça a forcément un sens avec un événement dans sa vie. Jacques en jouait… Un concert? Un souvenir de jeunesse? Une association d’idées? Je n’en sais rien, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mais qu’on s’entende! Je vous reçois pour que vos recherches progressent, qu’on obtienne un résultat. Jacques était mon ami. J’ai tout autant envie que Marie-Jasmine de savoir ce qui lui est arrivé.

Les yeux bleus perçants du banquier auscultaient ses hôtes. Il avança le bras gauche, découvrant sous les manchettes fermées de boutons d’or une montre extra-plate de grande valeur.

A SUIVRE…