Toucan 5 – Le disparu de Lutry

Un roman de Christian Dick

XXVIII, samedi 26 juillet 2014

Au port, Parisod servait à boire. Il y avait là l’ancien Cruchet, le jovial Duvoisin, le navigateur émerite Affolter, quelques autres et la fidèle Amanda. Elle attendait Cordey qui devait en chemin voir Mme Morrens.  Il arriva enfin, comme si la bouteille à peine ouverte attirait les assoiffés. Il embrassa Amanda, salua à la ronde, fit sa tournée électorale comme on disait, et reçut des mains de Parisod un verre plein. Ils trinquèrent.

– Alors, demanda l’un, a-t-on retrouvé Jacques?

– Non, fit Cordey.

– Et je ne sais pas même si on le retrouvera un jour, surenchérit Parisod.

– Ce qu’il ne faut pas dire, ajouta Amanda.

La conversation partit dans cette direction mais n’ajouta rien. Toutefois, lorsqu’il fut question de guitare, Octave Cruchet, l’ancien du Sauvetage, crut bon ou de son devoir d’apporter l’information suivante:

– J’ai dix ans de plus que Jacques. Je me rappelle d’une de nos premières régates. Le Cercle n’existait pas. Le port non plus. Mais un comité s’était constitué en sa faveur. Précisément pour des jeunes comme votre Jacques. Ça devait être dans les années cinquante. La plage venait d’ouvrir avec les remblais de la route cantonale. Il y avait déjà une sorte de buvette de plage. Jacques était venu de Lutry à la voile sur son dériveur. Avec des copains d’école et de voile, ils ont monté un bal après la régate, près de la buvette, sur le chantier du port. Il jouait à la guitare des airs d’époque. Un des nôtres, du village, l’accompagnait sur un vieux piano qu’une équipe de vignerons avait chargé sur une camionnette. Un autre tapait sur une batterie qu’on se demandait comment ça pouvait résonner. C’était déjà sacrément bon ! Et une soirée d’anthologie. Je m’en rappelle d’autant mieux que la police a rappliqué et a ramené les trois jeunes à leurs parents.

– Quelqu’un peut corroborer? demanda Cordey à la ronde.

– Je n’ai pas assisté à cette soirée. Mais j’en ai entendu parler, dit l’un. Virtuose précoce? On peut dire ça comme ça. Ça change quelque chose à votre enquête?

– Imaginons qu’il soit parti avec sa guitare électrique. Un simple guitariste trouve un job d’accompagnant, s’improvise au coin d’une rue et y joue pour trois sous. Pour un virtuose, ça change un peu la donne, non?

– En effet, approuva le vigneron. Combien de virtuoses jouent-ils à l’heure actuelle? Vingt? Cent?…

– Et pour gagner sa vie? demanda un autre. 

– Ça reste aussi à déterminer, dit Cordey. Mais partons du principe que s’il a emené avec lui la guitare manquante, c’était pour en jouer.

L’auditoire était captif des paroles qui s’échangeaient. Il ne s’agissait pas d’une enquête de police. Cordey avait bien promis qu’il travaillerait discrètement. En fait, il lui semblait que chacun ici souhaitait lever ce voile, savoir ce qu’il était advenu de ce fameux navigateur, ancien fidèle de la Cully-Meillerie. Et puis, entre deux ou trois navigateurs ou régatiers, l’affaire demeurait encore au stade de la confidentialité.

– Donc, admit Cordey, on parle à présent d’un virtuose alors qu’il n’était question, au début à Genève, que de gratter quelques morceaux sur l’eau. Je me trompe?

– Non, firent les membres présents.

– Ça nous rapproche de plus en plus d’un quelconque festival de musique pop.

– Pas quelconque, rectifia Parisod.

– Comme ton vin d’ailleurs, fit un amateur.

– Excellent, évidemment, ajouta l’ancien Cruchet.

– Donc, à bon vin bonne intuition, conclut Parisod. Pour un grand vin, quel grand festival? ajouta-t-il en riant de lui-même.

– Avant de venir, j’ai revu la veuve, fit Cordey. Elle est pianiste. Donc la musique, ça la connaît. Ce sont surtout les vacances de son mari qui m’intéressent. La Semaine de la Voile au Port-Noir a eu lieu, poursuivit-il en ouvrant son calepin, les dernières années étant les plus intéressantes, du 8 au 12 juillet en 2002, du 9 au 13 juillet en 2001, du 3 au 7 juillet en 2000, du 5 au 9 juillet en 1999, l’année de la Fête des Vignerons, et du 6 au 10 juillet en 1998.

– Donc, fit Cruchet, on passe de la première à la deuxième semaine de juillet dès 2001.

– Bien observé. Mais ça, on le savait aussi. 

– D’accord, approuva le vigneron, mais on se focalisait sur la Semaine et Cully-Meillerie pour la question de l’alibi.

– C’est tout à fait vrai, poursuivit Cordey. Antérieurement, il y a aussi eu quelques changements de dates. Mais où ça devient intéressant, c’est que notre ami Jacques prenait systématiquement, selon nos déductions, ses vacances de fin juin à début juillet. 

– Double vie? demanda l’un.

– Non, répondit Amanda. Plutôt une autre priorité, secrète. Probablement liée à la guitare. Mais que de chemin pour en arriver là, songea-t-elle en regardant son Cordey.

– Il y a bien un festival à ces dates-là, mais je ne sais plus le nom, fit Affolter. 

– Et comment le saurais-tu? demanda Parisod.

– Parce que je suis allé une fois au Paléo, il y a des années, pour voir Vanessa Paradis. Surtout ne riez pas! J’accompagnais mes filles. La pauvre a renoncé au dernier moment. Les organisateurs n’ont pas eu d’autre choix que de faire revenir Albert Collins qui s’envolait pour New York après un premier triomphe. (Authentique, comme d’ailleurs les dates des régates et la météo des jours).

– «Iceman», un virtuose! clama Parisod. Déjà malade, il vient se produire à Nyon, s’en va, mais il revient de New York remplacer la cruche et rejoue. Il est d’ailleurs décédé peu après, en 1993.

A SUIVRE…

Moratel dans les années 50