Toucan 5 – Le disparu de Lutry

Un roman de Christian Dick

Cette même nuit, devant la cabine à Parisod, au port de Moratel, ils avaient bu en silence une chopine. Alors qu’Amanda et Cordey s’apprêtaient à partir, Parisod en prit une autre dans le frigidaire.

– Restez, s’il vous plaît. Il y a un truc qui cloche, fit le vigneron en remplissant les verres.

Cordey et Amanda le dévisagèrent. Ils ne s’étaient rien dit un long moment, puis, soudain, il fallait une deuxième bouteille au vigneron pour qu’il entame la conversation alors qu’ils tombaient tous de fatigue.

– Je sais, je suis désolé. Mais il faut que ça sorte. Tu sais qu’on m’appelle le vigneron-pop. Toute cette histoire, ça me remue la tête. Surtout les tripes. La guitare, ce type, Jacques, qui jouait sur l’eau, tutoyait Lou Reed, rejoignait sa maîtresse dans un palace et prenait trois semaines de vacances dont une et des poussières sans qu’on sache où et avec qui, cette fabuleuse Strato et ce cadeau d’un modèle unique en acajou…

– On sait tout ça, fit Amanda, fatiguée.

– Où veux-tu en venir? ajouta Cordey.

– Il est avéré que notre guitariste prenait trois semaines en été, qu’il participait à la Semaine de la Voile en juillet à la Nautique et qu’il y arrivait en avance, pour un Bol ou pour avoir de la marge. On sait aussi qu’il ramenait Lunaire à la fin de la Semaine, mais pas toujours, pour participer à la Cully-Meillerie.

– Oui, mon vieux, tu nous lasses un peu.

– Voilà où je veux en venir: En 2002, 2001, 2000, 1999, 1998 la Cully a lieu le dimanche qui suit la clôture de la Semaine. En 1997, 1996, 1995, 1994, 1993, 1992 dix jours s’écoulent entre les deux courses, comme en 1990 et en 1989. Mais pas en 1991 et 1988. Et avant 1987, il nous manque les bulletins du Cercle de Moratel, on n’en sait donc rien.

Cordey lui reprit son agenda des mains.

– On ne va pas y passer la nuit. Alors?

– Voilà: Jacques prend systématiquement trois semaines chaque été. Une est perdue entre 1997 et 1992. Ou il ne la prend pas. Mais qu’importe. Il fait la Cully-Meillerie. C’est donc que la semaine manquante, celle où on ne sait pas ce qu’il fait, se trouve avant la Semaine de la Voile. Systématiquement.

– En effet, admit Cordey. C’est clair. On y avait déjà pensé, non?

– On y avait seulement pensé, rectifia le vigneron en resservant à boire. Mais s’est-on demandé pourquoi?

– Une affaire de calendrier, tout simplement. La Cully-Meillerie suit la Semaine de la Voile, osa Amanda.

– Oui, mais pourquoi?

– Mais pourquoi pas? s’emporta Cordey. Il vend peut-être des pianos aux Ricains, aux Chintocks, ou aux Russkofs. Est-ce que je sais?

– Ne t’emporte pas, fit doucement Amanda en lui prenant le bras.

– Mais qu’est-ce qu’il a, ce vigneron, à vouloir jouer les Sherlock?

– Là, tu me vexes, lui dit Parisod. J’essaie de t’aider, voilà tout.

– J’en reviens à mon surnom, vigneron-pop. Si vous le permettez, je vais vous donner une petite leçon d’histoire. Mick Taylor est le guitariste des Stones. Il arrive juste après le guitariste historique et fondateur du groupe Brian Jones, mais il quitte le groupe en 1974. Rod Stewart, alors associé à Ron Wood dans les Faces, se lance dans une carrière solo. Ron est seul et il intègre les Stones en 75. Il n’est pas un virtuose. C’est entre 1974 et 1975 qu’est brièvement apparu un certain guitariste inconnu.

– On commence un peu à fatiguer, dit Amanda. Tu pourrais être plus précis? Ou bref?

– J’y arrive. Bob Welch, un autre guitariste, quitte Fleetwood Mac en 1974, un peu fâché. On retrouve un guitariste provisoire dans un concert mémorable. Il n’est pas sur la pochette du disque. On ne sait pas qui c’est. Les Doors connaissent des hauts et des bas, se séparent et se reforment. Mais des concerts sont prévus. Les guitaristes sont souvent fantasques. On retrouve un illustre inconnu qui aurait enflammé la foule.

– Tu suggères donc que notre ami Jacques profite de sa semaine pour se mêler aux festivaliers.

– Ça se pourrait bien. On peut trouver d’illustres inconnus lors de tournées. Mais que nous jouait donc l’ami Jacques sur l’eau? Seasons de Terry Jack, Lucille de Kenny Rogers, Rock’n’Roll de Kevin Johnson, Blancket on the Ground de Billy Joe Spears, Melancholy Man des Moody Blues… bref des tubes intemporels où des «lives» sont parfois meilleurs que les enregistrements en studio.

– Un guitariste de passage ferait donc la différence?

– On n’en sait rien. Sur la pochette figurent les membres du groupe. On parle parfois d’un invité. Dans les tournées ou les festivals, à moins d’être sur place et connaisseur on ne voit pas, on ne sait souvent même pas.

– Ta piste vaut le coup, concéda Cordey. J’appelle demain Delisle. On cible les festivals! Et puis, il m’est venu une idée. Si on faisait appel aux réseaux sociaux. Peut-être une Fender Stratocaster… ou un Toucan portant le chiffre 5… un festival ou un Paléo avec Neil Young… Peut-on relier tout ça?

Cordey s’excusa, prit son verre et re-trinqua avec le vigneron. Le tintement apaisa les esprits.

– On t’écoute, fit Amanda. Mais évite de traîner.

– Voilà. J’ai pensé qu’il participait aux deux régates qu’on sait parce que la première lui permettait de rejoindre Marie-Jasmine à Genève, et la deuxième parce qu’elle lui donnait un alibi devant sa femme, Bordier prenant la place de Marie-Jasmine.

– D’accord, admit Cordey, mais ça nous mène où?

– A la priorité! On a tous nos priorités. Il y a d’abord la Semaine de la Voile, la première des priorités, immuable en trente-cinq ans, avec la même personne. Il y a ensuite la Cully-Meillerie où il fait venir de Genève Pictet et Bordier. A défaut Affolter. Mais en aucun cas Marie-Jasmine. Pictet, Bordier et Affolter sont donc définitivement un alibi. C’est la deuxième priorité. Il fallait qu’on sache ou qu’on voie que Marie-Jasmine ne régatait pas, n’existait pas.

– Ça se tient toujours. Mais on sait que, lorsqu’il régatait au Bol, il ne participait pas à la Cully-Meillerie, donc que son voilier restait à Genève.

– Et ça nous mène tout droit à une troisième priorité qui n’est ni son épouse, ni sa maîtresse, ni une autre régate. Alors quoi?

– La guitare! conclut Cordey.

– La guitare, parfaitement, acquiesça le vigneron. Celle dont le fou nous parlait dès le début, qui revenait à chaque témoignage.

Cordey se souvint de ce qu’avait dit Pictet, lors de la première visite, au tout début de l’enquête: «Il faut écouter. C’est un art difficile. On prête son attention à ce qui vous flatte ou vous arrange. C’est le contraire qui est intéressant. Il vaut la peine d’écouter. Ecouter, savoir écouter, c’est la clé de la réussite. Et vous voulez réussir, je présume?» C’était alors que le banquier avait révélé que Louis parlait parfois de guitare.

– Celle qu’on vient de voir au domicile de la veuve, se dit-il doucement.

– Celle qui nous manque, corrigea Amanda.

– Donc, résuma Cordey, il n’y a plus que deux possibilités. A: Morrens passe à l’eau et son voilier s’échoue contre la jetée. B: la guitare nous amène à un festival ou à une priorité telle qu’elle éclipse à la fin nos deux dames éplorées. Une disparition volontaire, préméditée!

– S’il te plaît, fit Amanda, sois gentil avec ces dames.

A SUIVRE…