Toucan 5 – Le disparu de Lutry

Un roman de Christian Dick

XXVI, vendredi 25 juillet 2014 (suite)

J’aurais aimé être doué, un doué à qui ça aurait réussi…

Il coupa le courant, débrancha la guitare et posa le fil sur l’ampli. La guitare, cette fameuse guitare, n’avait pas chanté depuis longtemps. Elle se tairait encore.

– Madame, dit enfin Amanda, pour beaucoup votre mari a disparu dans le lac. Le voilier, laissé à lui-même, se serait ensuite échoué sur une digue à Versoix. L’enquête a conclu dans ce sens. Vous en êtes vous-même persuadée. Une guitare manque. Elle attend au fond du lac, mais c’est peu probable, on l’aurait découverte, ou l’accompagne quelque part. C’est à vous qu’il appartient de nous dire qu’elle joue de magnifiques accords là où nous devons nous aussi nous rendre.

– Je vois, fit Mme Morrens. Je vais y réfléchir.

– Je vous remercie infiniment de votre accueil, conclut Cordey. Nous n’allons pas abuser de votre hospitalité. Si un élément de l’enquête venait à être découvert, pourrions-nous à nouveau vous rendre visite?

– Oui, bien sûr, excusez-moi pour tout à l’heure.

Dehors, dans l’allée qui menait au portail, les trois amis s’interrogèrent du regard.

– Tu crois vraiment qu’elle n’a jamais mis les pieds dans cette cave? bougonna Cordey.

– C’est possible, plaida Amanda. La pièce était fermée. Et tu as vu comme nous toute cette poussière.

– En tous les cas, dit Parisod, deux Fender Stratocaster, ça nous amène à du rock pur et dur. Rien d’autre.

– Si tu dis vrai, reconnut Cordey, ça simplifiera la recherche des festivals.

Il marchèrent en silence, puis il ajouta:

– Si elle avait trouvé la guitare, ça lui aurait simplifié la vie, à l’époque, non?

A l’intérieur, la belle grande dame était redescendue à la cave, s’était assise sur la chaise poussiéreuse, au milieu de cette salle voûtée. La vieille guitare avait retrouvé son abri dans l’armoire sans porte, sous les vieux vêtements. Elle s’en saisit et la posa sur ses genoux comme on en joue chez soi ou devant des amis. Elle toucha quelques cordes. Du manche un peu de poussière tomba encore.

– La poussière… songea-t-elle. Depuis quand cette poussière cache-t-elle ma vue? Depuis combien de temps n’ai-je pas vu la lumière ? Depuis quand a-t-elle recouvert notre union? Pourquoi Christophe? Et pourquoi cet accident de la route? La Fête des Vignerons? Avant? Depuis la faute?… Depuis toujours?…

Elle gratta un peu. Aucun son ne sortit du corps plein de ce bijou de guitare. Un reste de poussière finit par se déposer sur son tailleur.

– Nous nous sommes tant aimés pourtant. Tellement! Son esprit vagabondait dans le passé. Alors quand ? Et l’ai-je si mal aimé qu’à la fin…

Elle posa la guitare en appui contre le plat de la chaise. Toujours assise, elle réfléchit. Elle réfléchit longuement. C’était donc là, dans cette vieille cave voûtée, qu’il passait ses soirées à la maison lorsqu’elle sortait, appelée par ses occupations associatives. Il répétait. Inlassablement. Sa passion…

– Mon chéri, murmura-t-elle, pourquoi m’as-tu laissé ce bijou ? Pourquoi as-tu pris l’autre avec toi? L’as-tu pris en souvenir de moi? Dans ta fuite? Par amour de moi? Est-elle plutôt au fond du lac? Le courant joue-t-il sur ses cordes? Pourquoi ne t’ai-je pas écouté? Ne t’ai-je pas écouté en jouer?… Nous aurions pu…

La guitare à un million n’était pas le fruit du hasard. Elle n’était pas même cachée. Mais quand on a décidé de ne rien voir…

– Que de poussière!… que de poussière… répéta-t-elle.

Les larmes embuaient ses yeux. Pourtant, l’évidence finit par s’imposer. Elle devait savoir. Il fallait qu’elle sache. L’«autre» allait savoir aussi. Si elle ne savait pas déjà. Elle ne devait pas être la seule à ne pas savoir. Elle sortit précipitamment. les trois étaient déjà partis. Tant pis ! Elle appellerait. Elle saurait.

XXVII, nuit du vendredi 25 au samedi 26 juillet 2014 

Corina revint sur ses pas, se prépara un maigre repas puis, un verre de whisky à la main, redescendit à la cave. Elle avança la chaise au centre du caveau du sous-sol et s’y assit. Son regard erra des centaines de disques alignés contre le mur aux installations électriques d’où pendait le fil de la fameuse guitare, cet instrument qu’elle tenait sur les genoux. Elle comprenait difficilement. Tout lui échappait: l’homme avec lequel elle avait partagé plus de quarante ans d’un mariage qu’elle qualifiait d’heureux. Cette Fête des Vignerons… à quelle date déjà? Ces régates à Genève? Ces départs aux Etats-Unis? Ce funeste accident? Ils avaient été neuf: elle et Jacques, l’autre et son mari, les banquiers Pictet et Bordier accompagnés de leurs épouses, neuf en tout, oui, avec Louis qui avait déjà perdu la raison et répétait sans cesse «guitare». Et le malaise qu’elle avait perçu ne l’avait pas inquiétée autrement. Elle ne se souvenait plus de la date, juste du moment cocasse où le premier des quatre cents moutons s’était vu dans une flaque, au sommet du plan incliné, et s’était fait un passage à travers la barrière, suivi de tous les autres. L’orchestre avait longuement répété le même morceau de musique, sans que grand monde ne s’en aperçoive. Oui, le malaise avait été perceptible. Mais duquel, ou desquels? Louis… Marie-Jasmine… Elle-même au centre de l’écheveau? Mais aujourd’hui… Tout avait déjà commencé. Depuis longtemps!… Cette Fête préfigurait peut- être tout simplement la fin. Ils avaient dormi chez eux, les autres à l’hôtel sauf les Gétaz qui n’habitaient pas loin, après s’être encore attardés. Il ne s’était rien passé. Mais le lendemain au déjeuner, la fête était finie. Jacques resterait l’ami de toujours de Pictet, mais plus de Louis. Il avait dû percevoir. Elle n’avait jamais été à Genève, ne s’était jamais plus approchée de Louis, Louis l’amant d’une nuit malheureuse, qu’elle avait détruit en l’appelant, qui répétait sans cesse «guitare»… Mais pourquoi, bon Dieu, ce Dieu qu’elle avait si souvent invoqué, qu’elle évoquait tous les dimanches à l’église en lisant devant l’assemblée des fidèles un passage des Ecritures, pourquoi ne l’avait-Il pas écoutée? Tout ce gâchis! Cette perception qu’elle avait négligée! Ainsi en allait-il. Jacques était parti, lui avait laissé un doute immense et une fortune à la mesure de l’événement. Mais l’autre, la commande spéciale, il l’avait emmenée, dans la mort ou dans la vie nouvelle! La trouverait-on au fond du lac? Ou ce Cordey avec son Amanda et ce curieux vigneron-musicien allaient-ils se surpasser sans le vouloir ou le savoir et lui amener la vérité?… ainsi qu’à l’«autre», cette Marie-Jasmine de tous ses malheurs? Ce qu’elle avait toujours refusé de croire lui creva soudain les yeux. Jacques était parti. Il ne pouvait pas avoir disparu. Il avait fini par savoir. Il avait appris la vérité. Dieu sait comment il avait su. Se trompait-elle? C’était également possible, mais elle pressentait cette autre fin, il y avait onze ans, près de Versoix. En musicienne et pianiste, elle trouva sans hésitation les gestes de Parisod, brancha la guitare magique et en gratta quelques accords. Le son lui collait à l’âme, rauque et puissant. Elle valait bien le million, bien plus en fait: le prix de l’absence. Resta-t-elle une heure, deux heures, la nuit, prostrée sur cette chaise, une guitare d’exception sur les genoux, un verre de whisky entamé au pied du siège? Elle n’en sut rien. Joua-t-elle encore? Elle ne s’en souvint pas davantage. Au matin, elle se retrouva dans son boudoir, sans maquillage, belle malgré tout et les années passées, le regard perdu. Elle appela Cordey qui lui répondit aussitôt.

A SUIVRE…