Toucan 5 – Le disparu de Lutry

Un roman de Christian Dick

XXVI, vendredi 25 juillet 2014 (suite)

Elle les précéda après avoir pris un trousseau de lourdes clés à l’ancienne. Le sous-sol était divisé en plusieurs espaces, cave à vin, local de rangement et atelier, la plupart fermés. L’atelier présentait toute une collection de chevalets, de repoussoirs, de marteaux. Aux murs était accroché l’outillage spécialisé. Une série de classeurs fédéraux garnissait un rayon d’une ancienne bibliothèque. «Ordre et méthode» semblait avoir été la devise du lieu. En face d’une porte sans vitre, Mme Morrens fit tourner une autre clé dans la serrure. La porte, la seule à être verrouillée, s’ouvrit, quand elle eut trouvé l’interrupteur et allumé la lumière, sur une salle voutée encombrée de disques, de platines, de haut-parleurs, d’instruments divers.

– Incroyable, fit Parisod béat d’admiration devant la collection impressionnante de 33 tours alignés sur tout un pan du mur. Me permettez-vous de voir?

– Faites. Toute la cave était son espace. Je n’y venais jamais.

Parisod contempla les disques étagés par centaines sur des rayons bricolés.

– Cette collection vaut une fortune, affirma-t-il.

Tandis que Parisod et Amanda s’extasiaient en silence devant la collection de disques, Cordey, les mains dans les poches, faisait lentement le tour de cette pièce souterraine. Il s’approcha du fond de la cave où dans une armoire sans porte pendaient de vieux habits couverts de poussière. Il observa ensuite les appareils, la platine et revint à l’armoire. Sous une vieille chemise à carreaux, un chapeau indéfini et un tablier de vigneron, son oeil exercé repéra l’extrémité d’un manche de guitare. Il se pencha, écarta les vêtements et découvrit une ancienne guitare couverte de poussière. Il la saisit. Il fut étonné de sa légèreté et la tint entre les mains un moment. Il l’épousseta rapidement, mais avec délicatesse.

– Elle porte un numéro. 0003. Ça te dit quelque chose? demanda-t-il en s’adressant au vigneron.

Parisod lâcha sa collection de disques admirablement classée et vint voir la guitare.

– J’y crois pas, fit-il après un moment. J’y crois pas. Toute cette histoire, j’y crois pas.

– Qu’y a-t-il? demanda Amanda.

– J’y crois toujours pas. C’est un modèle unique. Une authentique Custom Color. 1955. David Gilmour possède la 0001. Y a rien de mieux. J’y crois toujours pas, répéta-t-il.

Mme Morrens contemplait la scène comme si elle assistait à une conquête d’extra-terrestres. Tous ces objets, ces disques, cette guitare…

– Qu’est-ce que ça veut dire?

– Que votre mari était passionné de musique pop, rock comme on dit aujourd’hui. Du moins à une certaine époque, répondit notre ami vigneron.

– Quant à cette guitare, je ne vois pas. Celle-ci, pourquoi pas la vôtre… fit doucement Cordey.

– Madame, cette guitare vaut une fortune. Eric Clapton a vendu la sienne, Blackie comme il la surnommait, un assemblage de plusieurs Fender Stratocaster, pour près d’un million de dollars. Quant à cette collection de disques, elle ferait le bonheur de n’importe quel passionné comme moi.

– N’y pensez même pas, fit Mme Morrens, qui ne revenait toujours pas de cette découverte, une autre facette méconnue de son mari.

– Madame, insista Parisod, cette guitare n’est pas un hasard. Pensez-y. C’est plus qu’un cadeau magnifique.

– Notre ami a raison, surenchérit Cordey. Peut-être la clé de l’énigme de sa disparition. Il vous laisse un trésor d’un million net d’impôt, que personne ne vous obligeait à déclarer et franc de tracasseries administratives. Qu’il vous aura fallu découvrir, si on peut dire. L’autre guitare, votre cadeau, la commande spéciale d’un modèle unique, elle, n’est plus là. Pourquoi celle-ci et pas l’autre? Est-ce un signe?

– Je ne sais pas. Peut-être tout ça serait-il parti un jour pour rien?… Et alors je n’aurais rien su, rien compris ni rien appris, rien eu non plus de cette vieille guitare.

– De ce bijou, rectifia Parisod.

– Si vous voulez. Mais si vous n’étiez pas venus, cette collection, cette fortune comme vous dites, serait demeurée inconnue, même de moi. Un signe ou un symbole? Non. Le hasard, tout simplement.

– Puis-je la toucher? demanda Parisod en la soulevant délicatement comme s’il s’agissait d’une relique.

Il passa religieusement la sangle sur son épaule en murmurant des «j’y crois pas» et du regard sollicita un accord de Mme Morrens. Elle laissa faire. Il alluma l’ampli à transistors, attendit qu’il ait chauffé et introduisit le câble dans la fiche. Une odeur de grillé emplit la cave. Il attendit, émit quelques sons et accorda l’instrument. Il semblait qu’il entrât dans une autre dimension. Et il joua. Des bouts de morceaux qu’il connaissait, ceux de Jacques aussi, se succédèrent. Il n’était pas virtuose. Mais de la guitare sortait un son exceptionnel. Parisod pleurait. La guitare pleurait, comme lorsqu’en jouait Gary Moore.

Fender à Eric Clapton, Blackie

 

Mme Morrens écoutait. «Goodbye» lui disait quelque chose, mais quoi? Elle devait savoir. Et la guitare?

– Pourquoi m’avoir laissé un million? se demanda-t-elle. Par charité? Par amour?

Tandis que jouait le vigneron, elle réfléchissait. Pour un son, tout simplement? A l’étage, c’était musique classique. Essentiellement J.S. Bach, les cantates du festival de Lutry, des étagères remplies de leurs traductions en français, des disques, des CD, les concertos et l’oeuvre pour orgue, des partitions. Ici, le rock. Et un million dans une vieille armoire. Comme un Stradivarius! Jacques savait la valeur des choses. Ce n’était pas le hasard. N’avait-il donc pas eu besoin d’argent? Et la commande spéciale, le cadeau qu’elle lui avait fait par amour? Elle devait réfléchir. Quand tout ce gâchis avait-il commencé? Ce «Goodbye» lui parlait étrangement. Elle trouverait le disque dans la collection. Il devait s’y trouver. Ce que jouait Parisod, Jacques l’avait joué, lui aussi. Tout cela avait un sens.

– J’y aurais jamais cru, marmonna le vigneron en reposant la guitare. Une Strato de 55. C’est juste un son. Un tout autre son. Un son de l’espace. Mais mieux. Mille fois mieux, merci infiniment, Madame.

Le vigneron avait bien joué. Il se fit encore un grand silence.

A SUIVRE…