Toucan 5 – Le disparu de Lutry

Amanda anticipa la manoeuvre et se déporta à tribord, vers le large. Sur la rive face à eux s’étendait une petite plage de galets.

– Du monde, sur la plage? demanda Cordey.

– Pas que je sache.

– La veille, cria Cordey, il y avait de fortes rafales en début de soirée. On pense que c’est à ce moment que le voilier a tapé la jetée.

– On sait, fit le pêcheur. C’est aussi ce qu’a dit la police.

– L’un de vous est-il sorti?

– Aucun. Avec cette bise on pensait plutôt à rentrer au plus vite.

– Vous n’avez donc rien vu?

– Rien!

Cordey remercia.

– Et une guitare, ça vous dit quelque chose? demanda encore Parisod.

– Non. Mais vous savez, ça remonte à vieux.

– On voit CVMC sur votre coque. Vous rentrez à Moratel ce soir? demanda l’autre pêcheur.

– On ira d’abord manger quelque part.

Le barbu leur indiqua une bonne adresse, à Nyon, où ils livraient du brochet.

– C’est le meilleur poisson, peu de gens le savent, ajouta-t-il. Et c’est du nôtre.

– Alors si c’est du vôtre… Merci pour le tuyau. Et pour les réponses. Ça aide un peu.

Cordey fit un geste du bras tandis qu’Amanda poussa gentiment la poignée des gaz.

* * *

A 21h15, à la vitesse idéale de déjauge, ils arrivèrent en vue de Nyon, ralentirent et entrèrent dans le port pour y amarrer le somptueux canot, la poupe à une bouée visiteur et la proue à la chaîne longeant la digue est. L’épisode des pêcheurs n’avait pas duré plus d’une demi-heure. Le trajet de Versoix à Nyon avait laissé Cordey pensif. Parisod lui-même n’avait rien dit. Pourquoi pleine, la bouteille, ou presque? Ça pouvait répondre à l’argument de Parisod selon lequel Jacques n’aurait rien bu sachant qu’il allait disparaître. Mais pas vraiment. La bouteille pouvait s’être trouvée à bord avant le départ, oubliée ou pour une autre occasion. En tous les cas, la police n’en faisait aucune mention.

Attablés sur la terrasse du restaurant recommandé, ils commandèrent un filet de brochet selon le conseil du pêcheur ainsi qu’une bouteille de la région.

– Si ça vient de lui, alors c’est d’accord, leur dit la serveuse. Autrement… On est toujours un peu juste.

– On arrive un peu au bout de notre histoire, fit Cordey lorsqu’elle eut disparu. Si l’on en croit Pictet, Morrens aurait fait dans la précipitation, la houle ou une rafale une mauvaise manoeuvre et serait tombé à l’eau. Si l’on en croit Mme Morerod et l’histoire de la guitare dont tout le monde parle, il serait quelque part à en jouer. Et Mme Morrens qui paraissait si sûre du décès hésite à présent… Qui croire? La guitare du Toucan semble avoir disparu. La bouteille apparemment pleine plaide plutôt pour une disparition volontaire, et encore… Que croire? Que faire?

– Pour changer, j’essaierais de me renseigner sur les festivals qui ont lieu fin juin-début juillet aux Etats-Unis, observa Parisod.

– Et après? On y va, on demande si les bénévoles du staff ont vu un Suisse, grand, la cinquantaine, la soixantaine à présent, avec une guitare en bandoulière?

– Prends-le pas comme ça, fit le vigneron. J’essaie de t’aider. Si notre ami Jacques est si doué à la guitare, ce que tout le monde semble vouloir confirmer, il y a toutes les chances qu’on l’ait remarqué.

– Ecoute, reprit-il après un long silence dubitatif de Cordey. Si mon vin est bon, et il est excellent, on ne parlerait que de ça si je venais à disparaître, et il y aurait de fortes chances qu’on m’ait remarqué à la foire aux vins du Minnesota, au hasard, s’il y avait la moindre présomption que j’y sois jamais allé. Ça ne te paraît pas logique?

– Si, avoua Cordey. Excuse-moi pour tout à l’heure, tu as tout à fait raison. Mettons-nous au boulot!

– Les chances sont minces. Prenons plutôt une journée pour nous, suggéra Amanda à Cordey. Nous sommes encore mercredi, la journée a été longue, on n’est pas encore rentrés, et tout à l’heure nous serons déjà jeudi. Gardons tranquillement pour nous cette journée de demain et appelle ton ami Schneider. Il fera ça pour toi et bien mieux que nous tous réunis. Tu es d’accord?

– Oui, c’est une bonne idée.

Chapitre XXIV, décembre 2012

Cordey, sans nouvelles d’Amanda, appela sur son portable. Elle ne décrocha pas ou ne voulut pas répondre. Il rappela en soirée, toujours en vain. Et aucun appel en retour! Il était en proie à toutes sortes de sensations contraires. Et s’il avait volontairement bâclé sa recherche du disparu, à Moratel, l’esprit obstrué par Amanda? Mais non! L’amour n’obstrue pas, il éclaircit. Il illumine. Alors pourquoi n’avoir pas été jusqu’au bout?

Il y avait un mois, il avait bien proposé un repas.

* * *

– Bientôt, avait-elle répondu.

Elle avait aussi dit, à propos de son frère:

– Lucien n’est ni blanc, ni noir. Il est gris, très gris. Mais c’est mon frère. C’est la personne que je connais le mieux et que j’aime le plus. Ne crois pas tout ce qu’on t’aura dit.

Ils s’étaient donc séparés. Il était tard. Cordey était rentré chez lui. Amanda avait encore mille petites choses à régler, ces toutes petites qui vous prennent votre énergie et votre temps.

Sur son balcon, il avait regardé les lumières aux immeubles voisins s’éteindre les unes à la suite des autres, un verre de rouge et son calepin posés sur la table, devant lui.

– Cela coïncide, s’était-il dit. Ce n’est peut-être qu’une hypothèse, mais ça joue. Je me trompe peut-être, d’une monstre erreur, mais on verra. Et puis, il n’y a plus aucun enjeu.

Il n’avait rien dit à Amanda. Il valait mieux attendre.

A SUIVRE…