Toucan 5 – Le disparu de Lutry

Un roman de Christian Dick

XXXIX, dimanche 10 août 2014 (suite)

Pour elle, la conversation s’était arrêtée à ce fils décédé, le vrai regret. Parisod meublait la conversation, cherchait peut-être midi à quatorze heures ou inconsciemment à retarder l’heure de la séparation. L’Indienne arrivait. Elle se pencha sur Lawson et couvrit son visage de ses longs cheveux en l’embrassant.

– Ce pli, se dit Cordey, pour laquelle des deux restées au pays ? Pour laquelle des deux ses vieux regrets ?

Il regardait Amanda. Lui n’avait aucun regret. Sa vie n’avait pas été terrible, il fallait le dire. Mais il y avait Amanda à présent. Et là-dessus il n’aurait jamais le moindre regret. Il tourna les yeux vers le couple enlacé, sourit en lui-même. Oui ! Il y avait Amanda. Il y aurait toujours Amanda. Personne d’autre ! Et qu’importe ce qu’avait été sa vie auparavant, ce qu’il ne demanderait pas et qu’il n’apprendrait jamais.

– J’aime aussi, ajouta Parisod toujours à propos, Look at Yourself, cette fourre de disque qui vous renvoie à vous-même, et ce morceau, July Morning.

– Un beau morceau. Un autre verre ? demanda Lawson dont les pensées vagabondaient.

– C’est pas de refus, répondit Parisod.

– Merci, firent d’une même voix Amanda et Cordey en se levant. Nous reverrons-nous ?

– J’en doute, fit Peter qui se leva à son tour pour serrer la main qu’on lui tendait. Encore une chose pour vous, dit-il à Amanda. Il y a une belle église au village, que des peintres viennent de loin pour reproduire. Quand j’y vais, je songe à cet amour de jeunesse, cet amour biblique qu’il aurait fallu garder envers et contre tout. Je n’ai pas su le garder. Peut-être êtes-vous aussi passée par  là ?

– Moi… Euh… Et… comment éprouvez-vous cette culpabilité ?

– Mal… Très mal même au début. Maintenant c’est derrière. Tout est derrière. Cette église de brique rouge, c’était un peu mon chemin de Compostelle. En plus petit. J’ai expié à présent.

Amanda et Cordey partirent. Ils ne reverraient plus Peter Lawson. La poignée de main avait été longue, chaleureuse. Il avait embrassé Amanda sur la joue, à la suisse, trois fois, et l’avait longuement regardée dans les yeux. Il se rassit. Il avait son groupie. Parisod savait beaucoup de la musique de sa jeunesse et n’avait pas vu grand-chose. Il goûta ce moment qui ne durerait pas, qui ne se reproduirait probablement jamais. 

– Qu’aurais-tu fait à ma place ?

– Je sais pas. 

– Difficile à dire ?

– Y a de ça. J’y suis pas, à ta place. La musique, ça me botte. Je comprends. Ton Indienne, elle est belle. Moi je manque de talent. Je fais bien que mon vin. Alors tu vois, pour moi la question ne se serait jamais posée.

– Toi, tu sais où tu vas. La décision de partir a fini par s’imposer. 

– Tout simplement j’ai pas le choix, soupira le vigneron. J’aurais aimé avoir ne serait-ce qu’un amour, un seul, le biblique comme tu disais, celui de toujours, de sa jeunesse. Mais tu vois, là aussi j’ai pas été bon. Je l’ai perdue. J’ai jamais su pourquoi. C’était pourtant mon amour de jeunesse, de toujours, comme dans la chanson. Mon métier, je l’aime, mais tu vois j’ai rien choisi. Je ne sais rien faire d’autre.

– L’inverse est un problème… Il y avait un jour trop de choix. Du moment que je ne voulais plus de cette vie. Mais sur un point, on a tous raison : c’est un peu la guitare qui a décidé pour moi. 

Après un silence, Peter reprit :

– Toi seul, tu sauras pourquoi, pourquoi je suis vraiment parti. Tu me plais. J’aime ta nature franche et terrienne. J’étais bon navigateur, bon travailleur, bon mari, mais plutôt mauvais au fond de moi. Tout ça devait changer. A présent, je suis toujours bon dans tout ça, mais en plus, je suis devenu bon au fond de moi. Je me suis réconcilié avec moi-même. C’est ça qui compte ! Je me regarde et me vois, et tu vois, je me plais.

Amanda qui avait oublié son sac et s’était tenue en retrait, avança et posa sa main sur l’épaule de Peter.

– Un amour d’une vie, laquelle des deux que ce soit, ça ne s’oublie jamais. On peut toujours revenir. On peut toujours revenir en arrière. C’est ça la vie.

– Que fallait-il faire ? 

– What should be done, un autre titre de Uriah Heep, dans Look at Yourself, murmura Parisod, .

– Oui et non… la fourre au miroir. Ma vie est ici à présent. 

– Ça sonne un peu comme un regret, non ? avança Amanda.

– Non. Mais tout de même j’en ai un. Celui de n’avoir pas joué Salisbury. Mais c’est mineur.

Le vigneron le croyait-il ? Peter sourit en le regardant, leva son verre et le tint levé dans sa direction.

– Et vos deux femmes ?

– C’est plus qu’un regret. C’est un désastre. Mais c’est entièrement de ma faute. Ce fut la dernière.

Il y eut encore des adieux. Ils furent cette fois définitifs. Pas d’autres paroles échangées. Tout avait été dit.

Dehors, sur le chemin de leur hôtel, Amanda et Cordey marchaient silencieusement, la main dans la main.

– Nous ne reviendrons jamais ici, dit Amanda. Et nous ne le reverrons jamais. Ça me fait drôle. C’est la fin d’une histoire.

– Qu’allons-nous dire à notre retour ? demanda Cordey.

A l’intérieur du Landing, la belle Indienne semblait, elle aussi, attendre une réponse. L’épouse fidèle ou la femme des régates, d’une semaine folle ? Celle d’à présent ?

– Dire la vérité. Toi qui navigues, tu vas comprendre : dans ma tête il y a eu une époque de vents contraires. Je navigue à présent sous un vent bien établi. J’ai longtemps attendu, mais je sais à présent où il me mène.

A SUIVRE…

 

Départ régate*

Marblehead, église