Toucan 5 – Le disparu de Lutry

Un roman de Christian Dick

XXXIX, dimanche 10 août 2014 (suite)

Deep Purple

Je vous dirai donc encore ce qu’il faut que vous sachiez, que tout soit parfaitement clair. Mais dans l’avenir, je ne peux ni vous revoir (Parisod se demanda si ça valait aussi pour lui), ni voir débarquer l’une des deux femmes que j’ai aimées, ni personne qui me rappelle de près ou de loin mon ancienne existence, et pour quelque raison que ce soit : nouvelle identité, domicile, complément d’enquête, héritage, retour, deuil, explications, etc. Sommes-nous d’accord ?

Ils acquiescèrent.

– Un certain Jacques Morrens est parti un jour, poursuivit Lawson. Une forte bise s’est levée, comme si ce vent devait balayer une autre vie. Ça ne devait plus se répéter, les régates, les semaines au Métropole, le reste de l’année à mentir, le boulot, tout ça devait changer. De toute façon, cette double vie aurait pris fin un jour par la force des choses. Mais dans ces moments-là, le choix n’est plus possible. 

– Tu étais un bon gars, un grand artisan…

– La vraie grandeur, répondit-il au vigneron, n’est pas dans la fonction, mais dans sa relation à l’autre. C’est à présent qu’il me semble avoir grandi.

– Les grands discours font les petites journées, dit-on, fit Parisod. Mais n’aurions-nous pas le temps, une fois, de prendre le temps ? Le temps d’expliquer ?

– Puisque c’est toi qui me le demandes… Ton vin est bon, tu dois être bon. Que veux-tu savoir ?

– Comment arrive-t-on à se produire en public ?

– Tu veux dire : devant plus de cinquante mille personnes ?

– Oui.

– L’art de la compréhension immédiate, le hasard des rencontres. On apprend dans le métier comme en régate à décider vite. Le temps d’une commande comme la durée entre deux bouées varient, peuvent sembler très courts ou très longs. Mais une bascule de vent comme un mandat exigent une réaction immédiate. C’était pareil, j’avais décidé. Il restait à trouver le moment opportun et à régler les détails.

– Oui, mais qu’est-ce qui t’a décidé ?

– Je flânais un soir ici-même il y a quarante ans. Un magasin de guitares d’occasion allait fermer. J’ai demandé à en essayer une. Le gérant n’a pas hésité. J’ai pu jouer. Des badauds ont formé un attroupement. Le tenancier a prolongé d’une heure sa journée et vendu quatre guitares. On a bu une bière. Ça a été le début, comme une révélation. Je savais que ç’allait être ma vie. Puis il y a eu la rencontre avec les Doors et Young.

– Y a-t-il tout de même eu quelques regrets dans votre vie ? fit Amanda.

– Disons que je suis censé avoir passé le temps des regrets, que j’essaie de regarder devant.  

– Des regrets ? interrogea du verbe et du regard Cordey. Un homme comme vous… deux femmes, du talent, des résultats, un beau voilier, avant… et maintenant le tout en mieux…

– C’est un peu le problème. Oui. Des regrets… j’ai vécu avec. Une autre bière ?

Sans attendre la réponse, il appela la serveuse et passa une nouvelle commande. Cordey songea que dans son énumération, il avait omis la MG. Bon, Jacques roulait en Buick Riviera, ce qui n’était pas si mal.

Quelque chose lui disait qu’il passait à côté.

– Disons que j’ai un immense regret qui
surpasse tous les autres.

– D’avoir abandonné votre épouse ?

– D’avoir négligé une maîtresse ?

– D’avoir abandonné un équipage et son Toucan ?

– D’avoir aussi trahi des compagnons, des amis de toujours ?

– D’être parti et de ne pas avoir eu le courage de revenir ?

– D’avoir renoncé à une bonne clientèle ?

– D’avoir quitté notre magnifique pays ?

A chacune des questions Jacques secouait la tête. Pourtant, ils n’étaient pas si loin. C’était comme le verre à moitié plein ou à moitié vide. Le sien devenait de plus en plus à moitié vide. Il commençait simplement à rater sa vie. Surtout celle des autres. Et ça, ça a été le plus grave. On ne rate pas la vie des autres.

– Les femmes… murmura Amanda, la voile… le pouvoir… les amis… Non, n’est-ce pas ? N’était-ce pas plutôt affaire de courage ? Pas celui de vouloir revenir, celui de devoir faire un choix ?

– Alors, ce regret ? poursuivit le vigneron sans écouter. Moi j’avais pas même rêvé de côtoyer Deep Purple. Ça n’a pas de sens ! J’y crois pas. Une fois, je les ai vus au bar du Palace à Montreux. Je suis passé quatre fois derrière eux. Pas une fois j’ai eu le courage de les saluer, de les féliciter, n’importe quoi ! de leur dire…

– Leur dire quoi ? demanda Lawson.

– Que leur musique m’a accompagné tout au long de mon adolescence et mené dans ma vie d’adulte.

– Voilà ! Tu as mis le doigt dessus, j’avais beaucoup de bouts de vie, mais pas de vie. Toi, tu as eu Deep Purple du début à la fin. Tu aurais pu leur dire. Ça fait grandir les deux parties.

– Je sais, avoua le vigneron.

– Un bout de femme, un bout d’une autre, un bout de lac, dit Amanda, un bout de métier d’artisan, un autre dans la musique, mais rien en fin de compte qui fasse de vous un être entier.

– C’est bien résumé. C’est aussi un peu plus grave. On perd un fils, et ce n’est pas ton fils.

Cordey n’avait rien dit. Il observait, tâchait de comprendre. Perdre un fils, perdre l’illusion de l’avoir eu ou aimé comme tel. Il n’avait pas eu d’enfants, mais il comprenait très bien. Il finit sa bière et appela la serveuse. Ce serait sa tournée.

– Etre sur scène ! Gagner les régates ! Etre aimé de deux femmes quand beaucoup ne le sont pas même d’une seule !… T’es quand même gonflé !

– Un moment de la vie qui ne dure pas, ou le temps qu’on veut bien lui attribuer. Gagner fait partie de ma conception de la vie. J’aurais aimé perdre. Ça aurait facilité mes choix. J’aurais perdu une femme et gagné l’autre, perdu un fils et ç’aurait été le mien, perdu des régates et on se serait accrochés, perdu du temps et de l’argent et j’aurais fait une tournée, dans un groupe pour le groupe, puis deux, et trois, toujours, pour devenir le guitariste, le solo. C’est bête à dire, mais c’est ainsi. C’est dans la défaite qu’on forge sa réussite.

Le verre était vide. La tournée commandée par Cordey arrivait. Parisod regardait le sien, vide aussi, comme celui de Peter. Cordey lui trouvait des mains de musicien, d’artiste, pas de navigateur. 

– Je n’ai jamais vu Uriah Heep. Ni Pink Floyd. J’aurais voulu, regretta Parisod.

– Ils tournent toujours. Ton espoir n’est pas perdu. Tout ne se fait pas nécessairement dans la vie. Beaucoup de gens courent après les occasions et les manquent les unes après les autres. Ne fais pas pareil.

Il étendit ses longues jambes, se cala sur son siège. Il sembla s’être assoupi. Il paraissait serein. Son visage semblait presque sourire. Sauf… sauf peut-être ce pli, cette ligne verticale, entre les deux sourcils. 

– Une ride sur un visage, une cicatrice dans la vie, se dit Amanda. 

A SUIVRE…