Toucan 5 – Le disparu de Lutry

Un roman de Christian Dick

XXXVIII, samedi 9 août 2014 (suite)

Parisod, seul à la table, buvait les paroles qu’il connaissait par coeur, qui résonnaient en lui. Maintes et maintes fois dans ses moments de tristesse, il avait répété le texte et joué le morceau de cet album. Olga était partie en 1972. Ils auraient eu ensemble trente-quatre ans à la sortie de Still Got The Blues en 1990. Cette chanson, elle aurait pu avoir été écrite aussi pour lui… Mais voilà… Il se rejouait la chanson, comme si la déchirure datait d’hier. La cicatrice n’était pas refermée, et la chanson toujours d’actualité. La tête contre l’épaule de Cordey, Amanda songeait à son frère. Il avait lui aussi disparu. Mais il ne se trouvait pas comme Jacques quelque part dans ce vaste monde. Non, la fin était moins glorieuse, carrément glauque!  Il y avait dans son coeur une place vide pour ce frère qu’elle avait aimé, dont elle avait été si proche et qu’elle ne reverrait jamais. Le solo final de deux minutes était proprement hallucinant. Les membres du Club s’étaient levés. L’Indienne avait disparu. A la fin du morceau, après les applaudissements, Amanda et Cordey rejoignirent leur place. La Native revenait de la terrasse, les yeux mouillés, pour enlever la guitare des épaules de Peter et la rendre délicatement à son propriétaire qui désignait du bras l’interprète que tous applaudirent encore une fois. Elle aussi, avait-elle saisi le sens de cette chanson? Y avait-il des signes qui parlaient à leur place? 

– Il y a toujours des signes qui vous parlent, songea Amanda. On les ignore trop souvent, tout simplement.

Il lui sembla pourtant qu’à ce jeu les femmes étaient supérieures. 

– Désolé pour l’indigestion de concerts, fit en souriant Lawson en reprenant sa place.

Amanda qui s’était toujours un peu méfiée de son hôte, ne cacha pas sa joie, de même Parisod qui n’y croyait toujours pas. Elle posa sa tête contre l’épaule carrée de Cordey. Un couple vint saluer Lawson.

– Croyez-moi, fit-il à tous ceux de la table, j’étais au Summerfest en 2000 pour les quinze ans de ma fille. Je l’ai vu jouer avec Britney Spears. C’était le meilleur moment de la semaine. Le meilleur concert.

– On comprend le public du Summerfest, fit Parisod. Pourtant, Britney…

– Il exagère, dit Lawson, j’ai juste fait mon boulot.

– Mais alors, intervint Cordey dans son anglais approximatif, vous savez tous, ici, qui il est?

– Rien de ce qui entre ici n’en sort. Nous sommes entre gentlemen. C’est une règle absolue.

– Je ne sais pas si on pourra
garder ça pour nous, fit Parisod.

– Vous pouvez. Mais vous l’avez observé, ma vie est là. Je compte
toujours sur ce même silence.

Au moment de partir, Cordey voulut régler l’addition, montant qu’il porterait au crédit de sa note de frais. Le commodore s’interposa poliment. Cordey fit l’étonné. Tous s’étaient copieusement régalé de homards, de fruits de mer, de poisson et d’excellents vins. Lawson en riant leur montra la paume de ses mains vides.

– C’est l’avantage de ce métier quand on est l’ami et l’invité du
commodore.

– En effet, ajouta malicieusement Amanda. Surtout quand on est cet illustre inconnu qui joue incognito, qui en met plein les yeux, plein les oreilles et qui, en plus, a levé la plus jolie groupie du coin!

L’Indienne se retourna et sourit de son sourire énigmatique.

Le retour dans la nuit se fit calmement, au moteur, sous les étoiles. Il régnait une étrange clarté, cette lueur qui rend toute femme belle. C’était la fin, la vraie, même s’ils se reverraient tous encore une dernière fois. Puis jamais plus! Que fallait-il retenir de tout cette histoire? Etait-elle un exemple? Avait-elle un sens? Etait-ce une conjonction de facteurs uniques, de personnages uniques dans un contexte unique? Le verre qu’ils tenaient à la main et avec lequel ils avaient trinqué contenait-il cette saveur spéciale des événements qui le rendent meilleur? Sans doute. Amanda n’avait pas oublié qu’on l’avait sollicitée plusieurs fois. Elle regardait son Cordey. Eux c’était l’inverse. Ils étaient partis comme on part, un peu comme ça, mais elle reviendrait avec lui, plus forte et plus sûre, meilleure que jamais. En ce moment, Parisod, aurait tout donné, peut-être même sa vigne et la cave, pour que lui fut rendue son Olga des heures heureuses de sa jeunesse. Lawson et la belle Indienne se tenaient étroitement enlacés. Il ne jouerait pas. C’était passé. Il vivait, vivrait les heures heureuses de sa vieillesse. Dans la tête de Cordey, une ficelle tirait l’interrupteur d’une lumière rouge. C’était une date. Un autre rendez-vous, mais manqué, un grand malaise, celui peut-être de la Fête des Vignerons en 1999…

Fête des Vignerons

XXXIX, dimanche 10 août 2014

Au réveil, Parisod appela en Suisse. L’entretien dura dix minutes au terme desquelles il retrouva Amanda et Cordey dans la salle où les attendait un déjeuner copieux.

– Déjà aux affaires? demanda Amanda.

– Il y a ceux qui s’activent à ne rien faire, moi je m’active à contrôler. Et quand je ne travaille pas, comme à présent, j’organise. Mon voisin de vigne m’arrange les traitements. Il continue mes lignes après les siennes. Tu vois, en ce moment la vigne nous rattrape. Et jusqu’à présent ça a
plutôt été une année pourrie. 

– La vigne ne peut-elle pas s’arranger toute seule?

– Pas vraiment. Il y a toujours ceux, ils sont heureusement rares, qui s’arrangent pour confondre bio et jachère. Moi, ma vigne, elle est nickel. Voyez-vous, mes amis, une belle vigne, taillée, palissée, éplanée, effeuillée, traitée, égrappée, entretenue, c’est la moitié de la recette d’un bon vin. Donc je m’applique. A défaut, comme à présent, je m’arrange avec ceux qu’il faut. Et j’aurai de belles vendanges.

– D’autres nouvelles? demanda Amanda.

– Oui. Vos réseaux sociaux, un vrai petchis! On a même signalé un type à St-Pétersbourg. Heureusement, comme tu dis, fit-il à l’intention de Cordey, que les bonnes vieilles méthodes et ton flair ont fait la
différence.

– Un peu de bol aussi. Nous avons rendez-vous avec Peter à 10h, dit Cordey, tu te rappelles?

– Mal, il me semble que j’ai fait fort hier soir, et pourtant je m’y connais.

– De nous trois, c’est toi qui allais le mieux, lui souffla Amanda. Question d’habitude, peut-être?

– Eh bien, nous serons à l’heure. Il passe nous prendre, n’est-ce pas?

– En fait, on le retrouve au Landing. 

Le Friendship était amarré au ponton du pub. Peter les attendait à l’intérieur, une bière à la main. Il se leva en voyant arriver ses compatriotes et s’offrit de leur commander une boisson.

– Vous vous rappelez Louis Lanz? dit-il lorsqu’ils eurent chacun leur consommation.

Cordey et Parisod acquiescèrent. Amanda le regarda, comme pour attendre.

– Il disait et répétait sans cesse, après son traumatisme: «Rien ne se répète jamais». Il illustrait volontiers cette théorie. Cette histoire, mon histoire, ne doit pas non plus se répéter. De même nos rendez-vous.

Cordey en le regardant dans les yeux approuva.

– Les milliards de situations à jamais uniques dans les milliards de siècles… mima Parisod en souriant.

A SUIVRE…