Toucan 5 – Le disparu de Lutry

Un roman de Christian Dick

XXXVIII, samedi 9 août 2014 (suite)

Et votre épouse ? demanda Amanda.

– Dites que je lui pardonne pour Christophe que j’ai aimé comme un fils, même après avoir su. Dites-lui que nous avons fait ce qu’il fallait, que nous avons été heureux à notre manière, que je l’ai abandonnée mais pas trahie. Dites-lui qu’elle a été parfaite en tout. Presque…

– Et la voile sur le lac? demanda Parisod. 

– Le Toucan m’a manqué. Cet esprit de régate, ces amis que je ne reverrai plus, ces nuits au Métropole, ces discussions finissant tard dans les clubs. Oui, cette chaleur m’a profondément manqué au début.

Jacques Morrens était humain, finalement. Ils respectèrent son silence.

– Parfois mon amie m’accompagne, pour la plaisance ou la régate. Parfois non. Ça peut durer quelques jours, et c’est toujours une croisière magnifique.

– Vous avez une compagne qui navigue? fit Amanda, dubitative.

– Plus que vous n’imaginez. Elle sent. Elle sait. Les marées, les haut-fonds, le nuage qui annonce une risée, la brume, c’est sa nature. C’est la nature. Ce sont ses origines. Elle est une Native, comme on dit ici.

La nature était magnifique, la vie sauvage, mais la saison courte. Parfois, ils s’échouaient quelque part pour y passer la nuit. La cabine était bien assez grande. Cordey songea à Louis, le météorologue qui savait. Amanda se disait qu’une Indienne pouvait bien avoir dans le sang la notion des éléments.

Vingt minutes plus tard, ils touchèrent une île de petite dimension. Ce ne fut qu’amarré au bout d’un ponton qu’ils découvrirent une modeste maison faite de bois. La bouteille était morte. Lawson proposa de visiter à l’intérieur. Il mit sa guitare en bandoulière et leur interpréta Seasons in the Sun, notamment la strophe «Goodbye Michelle my little one» qu’il avait si souvent interprétée à la barre du Toucan. Il semblait se sourire à lui-même, regarda Amanda le contempler, puis par la fenêtre les îles et la mer.

– Ma compagne fidèle, dit-il en reposant sa guitare. Et voici l’autre, celle qui partage désormais ma vie.

– La guitare du Toucan! se dit Parisod. La commande spéciale dort au Landing… C’est mieux ainsi.

Une Indienne arriva par le bout opposé de la vaste pièce qui servait de chambre à manger, de salon et de bar. Elle prit place à côté de Lawson, lui mit la main sur l’épaule. Elle était belle. De longs cheveux noirs et gris lui tombaient de chaque côté d’un visage aquilin aux pommettes saillantes. Un regard d’une grande intensité se posa sur chacun des visiteurs. Elle semblait sourire. Amanda comprit ce qu’avait dit d’elle Lawson: «Elle sent. Elle sait. Les marées, les haut-fonds, le nuage qui annonce une risée, la brume, c’est sa nature. C’est la nature. Ce sont ses origines.»

Ils passèrent la journée en buvant et mangeant des fruits de mer. C’était simple et agréable. Amanda releva qu’il n’y avait aucun enjeu, aucune situation qui requît résultat ou attente. L’Indienne souriait, de ce sourire qui disait la simplicité de vivre. Elle semblait veiller, aussi. Son regard se perdait dans l’observation des antagonistes. Elle ne parlait pas et ne comprenait pas le français. Mais Cordey qui lui faisait face aurait juré qu’elle comprenait tout, qu’elle comprenait par l’intonation de la voix et l’intention du visage, des traits.

Elle devait tout savoir ou tout comprendre de l’attente de Marie-Jasmine qu’elle ne connaissait pas, tout deviner de l’attitude de son Peter à la barre du Toucan ou à jouer un Moody Blues. Elle ne disait rien, ça valait sans doute mieux. Il y aurait encore des regrets, d’autres, quoi qu’il put en dire, et peut-être la curiosité l’emportant sur l’amour, parfois, ce besoin viscéral qu’ont les femmes de vouloir savoir, de venir tout foutre en l’air. Ils tiendraient bon, n’en diraient rien, que ce qu’il fallait.

Puis il se fit un long silence. Amanda ne disait rien. Parisod non plus. Sous son apparence un peu rustre, Cordey avait le mot juste qui touchait au coeur. Il savait quoi dire, mais pas toujours. Il appréciait les lieux, l’île, son isolement et sa dimension. Il observait cette Native et son attachement viscéral pour Lawson.

L’Indienne avait-elle un deuxième prénom inspiré par la nature ou ses facultés? Un nom composé qui lui serait venu à l’aube du troisième jour passé à jeuner dans la forêt? Un rapport à l’animal ou à la nature qui la définirait à jamais? Quelque chose du genre «Oeil de Lynx» qui sonde la pensée des autres?

Cette sorte de fin qui n’en était pas vraiment une paraissait quelque peu irréelle à Cordey. Il avait transpiré d’un bout à l’autre du lac, traversé un océan et le tiers d’un continent pour se retrouver là, avec son Amanda et son pote vigneron à constater une reconversion réussie. Comment aurait-il agi, lui? 

Parisod voulait encore savoir. Quand on change de maison, on ne regarde plus à la balustrade de la précédente. On change tout: le style, la disposition même des pièces, ceux qui viendront en amis, les habitudes, sinon… à quoi bon partir? Mais fondamentalement on ne change pas trop. On pouvait remplacer le flacon, ce qui plaisait au vigneron, mais le contenu restait le même, à peu près. 

L’Indienne s’était levée. Derrière lui, la main sur son épaule, elle murmura quelques mots, ses longs cheveux lui caressant l’oreille et la tête. Il se fit un silence puis elle amena une collation. Lawson reprit.

– Boston n’est pas loin. A mon âge, ça rend les choses plus simples. La Nouvelle-Angleterre, sa culture, ses vieux bateaux sont un peu devenus les miens. Et nous bénéficions d’un micro-climat. A peine plus au nord, l’hiver dure six mois et les vents sont souvent tempétueux. J’ai mon île, ma vie, le pub, quelques concerts qui distribuent la joie. J’y suis incognito, avec quelques petites habitudes très locales.

– Les miennes me manquent déjà un peu, avoua Parisod.

– Comme je te comprends! Mais on n’est pas tous faits pour changer de vie. Nous irons visiter le Yacht Club où j’ai aussi quelques habitudes. Le commodore, c’est ainsi qu’on appelle le président, est un ami. Ensuite nous devrons nous séparer.

Elle, saurait-on son nom?

– Probablement pas, songea Amanda.

Cordey se demanda lequel des animaux sauvages de la forêt lui aurait inspiré un patronyme. Il ne paraissait pas emballé à l’idée de visiter un port, ses habitués et les bateaux qui faisaient la fierté de leur propriétaire, mais Amanda qui empruntait aux héritiers le canot de son défunt frère avait acquis la notion du beau. Contempler, visiter les unités construites selon d’anciens plans la séduisait. Elle était sensible à la notion de patrimoine. C’était d’ailleurs dans ce nord-est des Etats-Unis, plus précisément à Newport, Rhodes Island, que les voiliers les plus beaux et les plus rapides, sous le fanion du syndicat du New York Yacht Club, avaient défendu l’honneur des Américains durant plus d’un siècle aux régates de la Coupe America.

Ils discutèrent encore de tout et de rien en faisant le tour de la petite île. Ils finirent par évoquer le moment du retour, de ce départ qui n’en préfigurera aucun autre, de ces confrontations avec celles et ceux qui voudront savoir, à qui il faudra révéler ou non la vérité, l’entière vérité ou juste quelques bribes.

– Tu me manqueras, avoua Parisod.

– Mais non. Tu retrouveras tes amis, Moratel, ton 6.5m, tes vignes. 

– Non. Ce ne sera plus comme avant. Et ta guitare… Elle aussi.

– Te rappelles-tu avoir dégusté un millésime extraordinaire?

– Oui. Bien sûr.

– Eh bien, c’est ainsi. La bouteille a fini par être vide. Tu l’as partagée avec tes amis. Il n’en reste rien et tu n’en auras jamais plus d’autre. Mais le goût et le souvenir te resteront à jamais. C’est ainsi.

– Peut-être as-tu raison…

– J’ai raison. Mais à la différence du vin, moi, je reste. Je suis là. Allons les amis, rentrons! Et puis, vous n’êtes pas encore loin, non?

A l’intérieur les attendait un café fumant. L’Indienne fit le service ensuite de quoi ils se préparèrent au départ pour le Yacht Club. Jupe pour les dames, pantalons à plis pour les messieurs.

Ils sortirent à la voile sur le Friendship, croisèrent d’autres belles unités, laissèrent quelques îles à bâbord ou à tribord et fendirent ces flots qui s’étendaient, au-delà, à perte de vue.

– Ecoutez le glissement de l’eau sur une carène en bois, ce bruit unique, parfois un clapotis, parfois un grondement. Et ces craquements qui vous rappellent que ce voilier, il vit.

Une facette de l’épisode troublait Cordey. Si le Friendship ne lui appartenait pas, il possédait néanmoins une Buick et une maison avec son île. Il avait planifié ce voyage de longue date, ce qu’il avait d’ailleurs avoué. Les concerts avaient-ils suffi, ou avait-il détourné des fonds? La belle Indienne le transperça du regard. En fait, que lui importait? Il n’avait pas eu pour mandat de traquer la fraude.

A SUIVRE…

Marblehead vue de l’eau

NY Yacht Club