Toucan 5 – Le disparu de Lutry

Un roman de Christian Dick

XXXVII, vendredi 8 août 2014 (suite)

Une chose m’échappe complètement, fit Cordey. Vous jouez avec un groupe, ou ils étaient là par hasard? Vous vous produisez régulièrement, ou uniquement au Summerfest? 

– Et alors?

– Alors pourquoi? Vous auriez pu avoir une gloire planétaire. 

– C’est justement ce qu’il ne fallait pas. Une vie est morte, une autre est née. Il ne fallait pas trop que ça se sache… Et cette vie nouvelle me convient parfaitement.

– Nous avons tenté une recherche via les réseaux sociaux. Sans succès, admit Cordey.

– C’était une incertitude, une de plus. Sur l’Internet et la toile, on ne me trouve pas. Je n’ai aucun compte. Qui m’y chercherait? On s’intéresse au groupe, au leader. Pas à moi. Et même, qui ferait le rapprochement?

Après un silence, il s’adressa à Parisod.

– Tu aimes la musique, mon ami. Ne cesse jamais d’y croire.

– Il m’appelle son ami, j’y crois pas!!!

Tous éclatèrent de rire et trinquèrent encore. La conversation aurait pu s’arrêter là. 

– Ça ne vous a pas gêné de ne pas faire partie d’un groupe? demanda encore Cordey.

– Au contraire. J’ai une totale indépendance. Je joue à mes dates devant un public qui sera là quoi qu’il arrive. Je ne subis aucune pression, n’ai ni contrat ni impresario. Et même un cachet à la fin du spectacle…

Amanda sourit. Elle se sentait attirée. Elle comprenait. Mais le groupe, c’était vivant, non?

– Pas toujours comme on voudrait. J’arrive, je joue, je pars. Un groupe, c’est des contraintes, un nouveau CD chaque année, la promotion, un imprésario, des tournées, la répétition de morceaux souvent mauvais. Bref, c’est ennuyeux. Et puis, en choisissant bien, je ne joue que des succès, ce qu’aime le public. On est là pour ça! Le groupe ne joue que le meilleur de lui-même. C’est comme en régates, pour bien servir le groupe, on amène le meilleur de ses ressources. Chacun amène le meilleur de lui-même.

«Sur l’eau, poursuivit Lawson, une seule manoeuvre peut changer un résultat. Réussie, elle donne le sentiment de la victoire. Ratée, elle suffit à causer la défaite ou la casse, la rage ou l’amertume. Il suffit d’un ordre mal donné ou mal exécuté, d’une mauvaise manoeuvre pour que tous les événements s’enchaînent jusqu’au désastre. Sur scène c’est pareil. Une fausse note, et c’est tout le morceau qu’on rate à cause de cet enchaînement de circonstances qu’on appelle aussi loi des séries. Si on joue pour Johnny Cash ou Whitney Houston, on est oublié. La star vous éclipse. Et alors? D’un autre côté, le groupe vous porte par l’ensemble de ses membres. Ça me convient.»

– Et pourquoi seulement des tubes? demanda Cordey. N’y a-t-il pas des musiciens qui demandent à se faire connaître et qui attendraient un petit coup de pouce?

– J’interprète. Je ne compose pas. On jouera toujours les chansons à prénoms, Nathalie, Aline ou Céline, ou en anglais dans tous les genres I will survive ou A Whiter Shade of Pale. Parfois, il m’arrive de faire un petit arrangement, presque imperceptible. Quelques dièses, une note prolongée, une pause, un accord peuvent changer un morceau. Connaissez-vous Mozart?

– Comme tout le monde, je pense, fit Cordey.

– Eh bien, voyez-vous, reprit Lawson, il a dit ceci, et peu de gens le savent: «Il y a des notes qui s’aiment».

Cordey ne voyait pas. Parisod commençait à entrevoir. La soirée lui plaisait. Il reprenait d’ailleurs volontiers de cet excellent chardonnay. 

– Contrairement à ce qu’on dit, je ne suis pas un virtuose. Mais sur un ton, on peut tout changer de la partition. Une note, une autre qui l’aime, d’un morceau on fait un chef d’oeuvre. 

– C’est tout? demanda Cordey.

– Mais c’est toute l’essence de la musique! Un son parle aux oreilles, au coeur, à l’âme. Et les notes qui ne s’aiment pas – c’est l’essentiel de ce qu’on écoute à la radio et malheureusement contagieux – vous déchirent les oreilles. Des noms connus ont disparu. On peut oublier le groupe, contrairement à sa musique si elle est bonne. Je ne me cache pas derrière de fausses pudeurs.

La soirée finie, ils sortirent prendre l’air. Après une bonne demi-heure de marche, ils revinrent sur leurs pas. Au lieu de se séparer, ils suivirent Lawson sur une rampe qui descendait à une plateforme posée sur l’eau. Un voilier en bois y était amarré.

– Nous nous verrons demain. 10h ici. Mais nous sommes d’accord, pas un mot!

Ils acquiescèrent, saluèrent et rentrèrent à leur hôtel. Ils y prirent un dernier verre au bar.

– Tout ça a été préparé, fit Cordey qui se rappela le clin d’oeil entre Lawson et le tenancier du bar.

  Il a pu acheter pour y venir un jour avec sa femme, dit Amanda hors de propos. Mais ça n’a pas joué. En a-t-il parlé à Marie-Jasmine? Il me semble qu’elle nous en aurait parlé. Ou pas, elle serait venue… 

– Tu as probablement raison, reconnut Cordey. Avec les années le projet aura muri. Différemment.

– Un domicile en fait, corrigea Parisod, où il venait chaque année après ses concerts. Buick, voilier, le reste, on dirait une intégration réussie. Ça pourrait inspirer quelques-uns de nos politiciens à lunettes roses!

– Allons dormir, suggéra Amanda.

Cordey demanda l’addition et la signa après avoir noté le numéro de la chambre qu’il partageait avec Amanda. Dans les escaliers étroits, alors qu’ils venaient de prendre congé du vigneron, Amanda se retourna, prit la tête de Cordey qui suivait entre ses mains et l’embrassa à pleine bouche. Le désir les prirent.

XXXVIII, samedi 9 août 2014

The Landing

Amanda s’extasiait en silence. Elle avait passé une nuit magnifique. Le réveil ne l’avait pas moins été. Au déjeuner elle s’était abondamment servie de homard, de poissons et d’oeufs. Puis tous les trois, Amanda, Cordey et Parisod se rendirent à pied au Landing. Lawson, en discussion avec le patron, les y attendait. 

Il les invita à monter à bord en tirant sur les amarres pour faciliter l’embarquement. Ils prirent place dans le cockpit. Dès qu’ils eurent embarqué, il démarra le moteur du voilier. Sorti de la baie du Neck, on trouvait plusieurs dizaines d’îles. Certaines n’étaient que des rochers, d’autres hébergeaient des observatoires ou des phares. La plupart ne recevaient la visite de navigateurs que durant la journée. Rares, celles qui étaient habitées. Lawson possédait l’une d’elles. Il fallait compter quatre milles marins pour parvenir à son île.

– Le voilier, c’est un  dship, une ancienne série locale, qui appartient à un ami. Tout bois. Noble et superbe. Un ami le laisse à ma disposition.

– Un plan magnifique approuvèrent en silence Amanda et Parisod.

Une merveille, s’extasia Amanda dont on se rappelle que les anciens bateaux en bois, ça la connaissait. – On peut visiter? demanda-t-elle.

Ils descendirent dans la cabine et en firent le tour. Dans le cockpit, Lawson avait débouché une bouteille. 

– Nous participons parfois à des régates ou des rencontres. On gagne souvent. Eh oui! On ne se refait pas. On ne change pas tout non plus. J’aime toujours la victoire. Mais savez-vous, ajouta-t-il, que nombreux sont les hommes célèbres à avoir navigué. Kennedy, par exemple, avait plusieurs bateaux, comme Franklin Roosevelt. Hemingway ou Einstein avaient eux aussi le leur. Le chancelier allemand Helmut Schmid a navigué depuis son plus jeune âge. Le chef d’orchestre Herbert von Karajan a eu six Helisara, un acronyme de son prénom, de celui son épouse et de ses deux filles, avec lesquels il a gagné de nombreuses régates sur la Côte d’Azur. Des acteurs ont eu, une fois ou l’autre, cette passion de la voile, comme Errol Flynn, Morgan Freeman, Jeremy Irons ou John Wayne. Yul Brinner a possédé un 5.5 Metre sur le lac Léman. Il était membre du Club Nautique de Morges. Guy de Maupassant et Georges Brassens ont aussi eu leur embarcation, et en ont fait une nouvelle ou une chanson.

– Quelques regrets, tout de même? osa Amanda. Malgré la beauté du site et des bateaux…

– Evidemment! Qui n’en a pas eu? 

– De n’avoir pas su choisir?

– A votre retour, dites à Marie-Jasmine que je n’ai rien oublié, que toutes ces années m’ont rendu heureux, que j’attendais cette semaine avec elle comme on attend… Priez-la de m’excuser, que je ferai ce qu’elle souhaite si tant est que j’en sois capable. Finalement, elle m’aura aidé à réaliser cette nouvelle vie.

A SUIVRE…

Friendship