Toucan 5 – le disparu de Lutry

Un roman de Christian Dick

Le port de Moratel

XXXII, samedi 2 août 2014

J’ai un peu de peine à m’imaginer là, fit Parisod, au bord de ce lac immense, aussi grand que la Suisse, si loin de mon Léman. Le pays me manque. Et pour trouver quoi ? On était à New York, on a couru à Chicago, de là à Milwaukee. C’est fou, j’y crois pas. Et la foule, la foule…

– Un petit moment de doute?

– Ouais. Tu vois, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. On n’était pas un peu givrés en prenant cette décision?

– Peut-être. Mais on est là. Alors autant y aller.

– On y va, poursuivit Amanda sans le moindre doute. N’est-ce pas Paul?

– Tu vois, douce Amanda, on se connaît depuis l’école. Dans la vie j’ai fait ce qu’il fallait. Je fais ce qu’il faut. Rien de trop. A part Olga. Mais tu vois… Ce voyage, j’aimerais bien qu’il nous mène quelque part, que ce ne soit pas encore pour rien. Ce voyage m’a sorti de ce qu’il fallait faire. Alors autant que ça marche, non ? Tout ce qui nous relie à notre homme, c’est une guitare, rien du tout.

– Juste, acquiesça Amanda. Mais voilà, ce n’est pas n’importe quelle guitare. Un bon guitariste saura peut-être nous répondre, pour autant qu’il y ait eu connivence. C’est plutôt un bon début. Et toi, tu n’es pas n’importe qui, je t’assure. Ce voyage, crois-moi, c’est écrit, il doit nous mener quelque part.

Elle avait ce sourire éclatant des gens qui ne doutent jamais de rien, comme si la vie n’était qu’une succession d’événements dont il fallait qu’ils fussent heureux. Heureux Cordey!

– Je propose, fit-elle encore, que nous nous rendions à présent en taxi au Maier Park. On verra les affiches, la distribution, les tarifs, les bars… tout quoi! Ensuite on avisera.

– Trouvons d’abord un hôtel, proposa prudemment Cordey.

– Excellente idée, tout ça donne soif ! surenchérit Parisod.

Un chauffeur de taxi fit quelques appels téléphoniques et les conduisit à un hôtel situé à proximité du festival. «Un désistement de dernière minute», leur avait-on dit, une chance inouïe ! L’ami hasard, sans doute… Parisod se désaltéra au bar de l’hôtel tandis qu’Amanda et Cordey prirent possession de leur chambre et s’allongèrent un moment. Cordey retrouva avec plaisir les formes de sa compagne. Ils retrouvèrent plus tard Parisod toujours assis au bar. Puis ils rendirent à pied au festival.

C’était soirée de bruit et de décibels. Ils se regardèrent comme si entrer dans ces lieux leur écorchait les oreilles. Tout autour arrivaient des files de Noirs, casquettes vissées à l’envers, pantalons aux genoux, couleurs criardes. La musique était assourdissante. Les basses tapaient à l’intérieur du corps. On les regardait bizarrement. Des remarques qu’ils ne comprenaient pas fusaient ici ou là, peu aimables à en juger par l’expression des visages.

– Ce n’est pas notre soirée, fit Parisod qui s’était renseigné. Ce soir c’est rap et r’n’b, bruit et discordance.

– En plus, ajouta Amanda, question paroles c’est guère mieux. Plutôt grosse bagnole et gros lolos. Pas vraiment valorisant pour nous!

– Tu as raison, conclut Cordey. Allons trouver un bar où on nous jouera de la musique, de la bonne.

En bon terrien, pragmatique, Parisod consulta néanmoins une affiche.

– Pas de blues ou de gospel ce soir, regretta-t-il.

Ils convinrent unanimement de quitter les lieux, mais firent tout de même et pour la forme un dernier petit tour. Ils finirent par trouver, à quelques centaines de mètres de là, un lieu où la musique descendait dans la rue sans hurler, où le rythme s’accordait avec leur sens musical à un volume supportable. Ça devait s’appeler Milwaukee Ale House, ou quelque chose comme ça. En plus, il y avait «Ale» sur l’enseigne, ce qui avait plu à Parisod. C’était soirée karaoké. Une dame dans la quarantaine chantait d’une voix grave un tube country. Au bar, les clients approuvaient.

On leur trouva une place au fond, coincée entre l’extrémité du comptoir et la paroi. Au mur étaient affichés des posters de gloires locales et quelques autres, celles qui avaient rayonné sur les scènes du monde.

Après les premières consommations, un groupe de blues entra en scène. Parisod reconnut quelques morceaux. Après une brève prestation, les musiciens fendirent la foule des consommateurs et réquisitionnèrent quelques tabourets à proximité de nos trois amis. C’était l’occasion rêvée. Parisod n’y croyait pas, comme toujours. Amanda, qui parlait mieux anglais que les deux hommes, s’approcha et engagea la conversation. C’était un groupe de quatre quinquagénaires, la formation classique, solo, clavier, basse, percussion, le vocal étant généralement le guitariste.

Elle parla du Summerfest que le Guiness World Record avait homologué comme la plus grande fête de la musique au monde. Elle évoqua sa jeunesse, 1972, où les Queen enregistraient pour devenir, l’année suivante, un groupe planétaire, 1975 où Rock «n» Roll envahissait les ondes, et bien d’autres morceaux qu’avait joués Jacques sur son majestueux voilier posé à la surface des eaux lémaniques. Elle évoqua surtout ce festival qu’elle avait manqué, qu’elle ne verrait peut-être jamais, où tant de ces groupes qui avaient animé son passé s’étaient produits. Bref, le grand jeu!

Aux murs, elle montrait les groupes dont elle connaissait le refrain, la musique et les paroles. Le whisky time allait déborder. Le dernier interprète du karaoké quittait la scène. Mais un des musiciens avait mordu à l’hameçon. Il promit de revenir à la prochaine pause, ce qu’il fit une heure plus tard en compagnie des autres membres du groupe. Parisod commanda une bouteille de chardonnay.

– Tu vas me coûter une fortune, gémit Cordey.

– Il semble que c’est plutôt lucratif, répliqua le vigneron.

A la seconde pause, le guitariste du groupe de blues revint sur cette année 72. Il avait joué à l’époque avec les Doors. Le groupe traversait une crise. Morrison était mort l’année précédente. Pas d’autopsie. Sa compagne, Pamela Courson décédait en 1974, elle aussi à l’âge maudit de 27 ans. Ray Manzareck et Robby Krieger enregistrèrent deux opus, sans grand succès. Marc Benno, l’interprète à la guitare de L.A. Woman en 1971, ne vint pas dépanner le groupe. Tous avaient dans l’idée de démarrer une carrière solo ! Et c’était lui, ce modeste musicien de banlieue, ce guitariste pour pauses de karaoké, qui intégra au pied levé et pour un remplacement le groupe mythique sur la scène du festival, devant des dizaines de milliers de spectateurs béats. Cordey n’en revenait pas, Parisod n’y croyait pas. Amanda souriait. Confiante, elle attendait la suite.