Toucan 5 – Le disparu de Lutry

Un roman de Christian Dick

XXVIII, samedi 26 juillet 2014 (suite)

Tu n’es pas tendre. Et alors? demanda Cordey.

– Alors, reprit Affolter, les journaux à l’époque ont parlé du triple triomphe du musicien. Triple! Il venait de se produire au bord d’un lac, quelque part aux Etats-Unis, j’ai oublié où. Puis il a joué au Paléo une première fois et une deuxième. Deux triomphes à Nyon. Plus le premier aux Etats-Unis! Ça fait trois. C’est bien ce qui devrait vous intéresser, non?

– Il semblerait bien qu’on avance, murmura Cordey. Ça semble aussi jouer avec nos dates. On devrait pouvoir retrouver ce festival.

Les verres étaient vides. Les premiers arrivés s’en allèrent. Restèrent Amanda, Cordey, Affolter et Parisod qui se fendirent d’une autre bouteille.

– Paul, fit Cordey, j’irai voir demain Mme Morerod et l’informerai de notre idée d’aller aux Etats-Unis dès que nous aurons affiné notre liste des festivals. Question de budget. J’aimerais assez que tu m’accompagnes.

– Aux USA ou chez ta Marie-Jasmine?

– Devine!

– Et pas moi? intervint Amanda.

– Nous partons les deux, évidemment. Si tu veux bien. Alors? Interrogea Cordey en regardant le vigneron tandis qu’Amanda serra sa jambe contre celle de son ex-inspecteur.

– Faut voir.

– J’ai besoin de toi. Vraiment. On devra voir des musiciens et j’y connais rien. Toi, si! Et jusqu’à présent, tu t’es plutôt bien débrouillé pour nous aider.

– Et mes effeuilles? fit le vigneron en haussant les épaules et en ouvrant les bras. T’avoir accompagné à Genève était une chose, te suivre là-bas en est une autre. Tu vois mon ami, j’aime mon métier. La vigne est malade, je suis malade. La récolte est rentrée, je vais bien. Je taille en hiver, j’ai les mains froides, mais le coeur chaud. Je regarde le lac et vois passer les bateaux comme les saisons. Là, je sais que mes grappes ont besoin de l’ombre des feuilles, mais aussi de l’énergie du soleil. Tout comme moi. Couper, ni trop, ni pas assez. C’est un compromis, comme notre pays. J’ai de bons ouvriers, mais quand je suis avec eux. Sinon… Il y a encore le métier à la cave, les degrés, la fermentation, la vinification, la dégustation… A la fin ouvrir une bouteille, voir l’ami se réjouir du nouveau millésime. C’est du bonheur. Mais il faut encore le vendre: tout un métier! Comparer, déguster, proposer, voir les bistrots, les marchands, c’est une vie extraordinaire… 

Parisod, le regard humide, resservit à boire, versa les amours à Amanda, peut-être en souvenir d’une  autre… cette Olga d’une saison révolue.

– Mais je viendrai!

Chapitre XXIX, janvier 2013

– Oui? fit une voix à l’autre bout du téléphone.

– C’est moi, dit Cordey. J’ai toujours ton message de décembre dernier. Tu as vu que je n’ai pas cessé d’appeler.

– J’ai vu.

 Il poursuivit, embarrassé. 

– J’aimerais qu’on se revoie.

Cordey ne sut qu’ajouter. Les situations confuses n’étaient pas sa tasse de thé. 

– Ecoute, répéta-t-il encore. Il faudrait nous revoir. Comme tu disais, le moment est peut-être venu.

– Demain matin gare de Lausanne, j’ai un train qui arrive et un autre qui repart. On aurait vingt minutes.

Cordey fut contraint d’accepter. Il n’avait que cette chance. Amanda lui donna l’horaire. Il fut convenu qu’ils se rencontreraient au buffet 1re classe, en aucun cas sur le quai.

Là même où Cordey avait fait sa connaissance, en juin de l’année précédente.

Là même où il avait été question des «Patricia» des premières amours.

Là d’où ils étaient partis, tous les deux, pour Moratel. Moratel d’où ils étaient sortis en canot à moteur pour la première fois. Le lac d’où il sut qu’il ne lâcherait ni l’enquête ni Amanda.

– J’ai été mauvais, lui avait-il avoué alors qu’elle s’installait face à lui. Avons-nous encore une chance?

– Tu n’as pas été mauvais, tu as été nul. Franchement, je n’en sais rien. Et je t’assure, lui dit-elle après avoir commandé son café, je n’ai pas envie d’en parler.

– Mais… pouvons-nous essayer?

– Tu n’as pas changé et tu ne changeras pas. L’heure passe. Et avec mon frère et cette… cette… que tu as laissé partir! Comment as-tu pu?

– Je sais.

– Non, tu ne sais pas. 

Le grand changement n’était pas dans les petits détails de la vie, mais dans les grands, de reconnaître l’erreur au lieu de s’y enfoncer. Amanda était en colère et la colère lui allait bien. 

* * *

Cordey s’était aussi rappelé comment à Schneider, l’automne dernier, il avait annoncé sa démission:

– C’est fini. J’ai rendu mon sac. Ça a été vite fait. Plus facile que je m’y attendais.

– Merde! avait fait l’adjudant. Merde, merde, et merde! Que vas-tu faire? avait-il encore demandé.

– Dans un premier temps, rien. Et puis réfléchir. M’occuper la tête. J’irai peut-être à Moratel, voir les habitués en essayant de ne pas devenir alcoolique. Amanda Jolle finira peut-être par m’inviter sur le canot et puis, avec un peu de chance, je reprendrai l’affaire. Confidentiellement.

– J’aimerais assez t’aider, avait promis Schneider. Aussi pour Amanda. Notre commandant à l’APOL, pas plus que la Brigade du lac ne vont si facilement classer l’affaire. Il te reste une chance.

A SUIVRE…