Terroriste ou combattant de la liberté ?

Laurent Vinatier | C’est une question de point de vue. Pascal le suggérait déjà, il y a quelques années, par ces mots, si connus aujourd’hui: «Vérité au-delà des Pyrénées, erreur en deçà» ou l’inverse ou approximativement. Aujourd’hui on dirait plus prosaïquement: «Ça dépend!» Cela dépend en effet de quel côté du pouvoir se trouve celui qui émet le jugement. Pour les Russes du Kremlin, les Tchétchènes séparatistes sont de méchants terroristes. Les Chinois de la Cité interdite ont à peu près la même opinion des Ouïghours, un peuple turcophone dont une partie lutte pour l’indépendance de leur territoire à l’ouest du pays: huit d’entre eux viennent d’être exécutés ce week-end pour avoir participé d’une manière ou d’une autre à de récentes attaques contre des intérêts chinois, notamment une voiture bélier chargée d’explosifs contre la Cité interdite sur la place Tiananmen.
Ce genre de dilemmes n’est pas nouveau. La question s’est posée pour les Algériens engagés contre la France en 1960, pour les résistants français contre les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale… même en Suisse pour Guillaume Tell que certains puissants qu’il dérangeait auraient allègrement pu qualifier de terroriste. Cela vaut encore plus près de nous pour les rebelles de l’est de l’Ukraine ou pour les Tibétains. L’opinion générale aurait tendance à penser que les groupes séparatistes luttant contre un ennemi autoritaire, une dictature par exemple ou un régime dur à tout le moins, peu soucieux des libertés publiques, peuvent être légitimement assimilés à des «combattants de la liberté». A l’inverse ceux qui contestent une démocratie, même boiteuse comme en Ukraine, sont plus facilement qualifiés de «terroristes».
Malheureusement, un tel critère, certes moralement confortable, ne résiste guère à l’épreuve des faits. Les Tchétchènes ont quand même pris en otage une école avec plusieurs centaines d’enfants. Quant aux Ouïghours, si effectivement une partie tente de frapper les symboles du pouvoir chinois à Pékin, une autre attaque au couteau de simples civils sur les marchés des villes de l’ouest. Il arrive un moment où il n’est plus possible de juger qui que ce soit, quoi que ce soit. Les uns vous diront aussi: «Que sont 300 enfants de Russie contre 40’000 enfants tchétchènes tués violemment en 20 ans?» Les mêmes feront valoir également: «Comment lutter contre un Etat qui arrête sans raison et exécute sommairement?» Cette incapacité à distinguer le pire du mal est extrêmement déstabilisante. Cela revient à ne pas pouvoir choisir son camp, à ne pas pouvoir soutenir – même de loin – ceux qui semblent dans le vrai et le juste. Ou à le faire très prudemment, au cas par cas. La neutralité paraît ici la meilleure réponse. Ce qui vaut pour la Suisse pourrait valoir à terme dans l’Europe tout entière.