Réflexions matinales sur le «pasdamalgamisme»

Laurent Vinatier | «Pas d’amalgame», peut-on entendre partout après les événements de la Saint-Sylvestre en Allemagne. Tous les réfugiés, de Syrie notamment, ne sont pas des violeurs ou des agresseurs en puissance; de même que tous les arrivants en France ne sont pas d’apprentis-terroristes, bien qu’un individu, qui semble s’être glissé dans une des vagues de l’automne, ait fini quelque part en charpie à Paris le 13 novembre. Mais pourquoi faut-il le rappeler ? A priori, n’importe qui avec un peu de recul réflectif perçoit la fatuité de l’amalgame. Pourtant, la plupart des leaders d’opinion prennent le soin de le dire et le redire, sentant que c’est nécessaire. C’est que précisément il devient de plus en plus difficile de ne pas faire d’amalgame… D’autant que certains clament haut et fort dans un amalgame inversé que ce sont des médecins, des chirurgiens, des ingénieurs qui arrivent. En France, «le voyant» Jacques Attali a même déclaré que ces migrants étaient une chance pour le pays. On lui accorde une déformation possible de ses propos par quelque journaliste mal intentionné.
Il n’en est rien bien sûr, en tout cas pas dans les proportions annoncées: un million de personnes à peu près qu’il faut intégrer. Il doit y avoir des «gens bien» sans doute parmi cette masse mais il est certain aussi que dans leur grande majorité ces victimes de guerre ne représentent pas l’élite de leur pays. L’élite, elle, est partie depuis longtemps; elle est déjà installée et intégrée en Turquie dans les villes de la frontière syrienne ou à Istanbul. Les plus chanceux sont même déjà en Europe, en Allemagne ou en France. Il est si révélateur d’entendre ce jeune Syrien de 28 ans, habitant de Cologne, s’exprimant en parfait allemand, qui a organisé à la gare peu après les événements une contre-manifestation syrienne pour dénoncer les actes du Nouvel An; il est arrivé il y a 18 mois. Voilà une réalité. L’autre réalité, c’est que même avec la meilleure volonté du monde, une part significative de ce million de migrants, Syriens, Afghans et Irakiens, sera perdue et se sentira exclue.
La masse ne fait pas tout dans l’échec annoncé de l’intégration. Ce n’est pas juste un problème de gestion administrative. A un certain moment, les services de l’Etat d’accueil ne peuvent plus être seuls portés responsables de cet échec. Il y a des résistances de l’autre côté, des volontés inverses ou plus simplement un manque de souplesse intellectuelle de la part des candidats à l’intégration. D’aucuns avancent que certains systèmes de références (ou de valeurs) seraient difficilement compatibles; peut-être mais non pas en eux-mêmes, plutôt en raison de la fermeture intellectuelle qu’ils imposent. Ce n’est pas un hasard – encore une évidence – que seule l’élite d’une société détruite parvient ailleurs à se reconstituer. Lorsque la masse s’en mêle, les dérapages et les contre-dérapages, à l’instar de ce qui va sans doute se passer en Allemagne et en France par rapport aux réfugiés, sont inévitables. Il semble qu’on ait un peu surestimé les Droits de l’homme – un amalgame de trop – et pensé qu’ils étaient universellement applicables. Ces droits ne fonctionnent que pour une élite éduquée.