Paul Hugger, ethnologue

Francis Hildbrand  |  Né en 1930 à Wil, Paul Hugger a passé son enfance à Saint-Gall. Licencié en lettres, il est professeur à Weesen-Amden (Wallensee) puis au Gymnase de Bâle. Il est nommé privat-docent puis professeur ordinaire d’ethnologie européenne à l’Université de Zurich en 1982.

Tout l’intéressait. Il a publié un nombre incroyable d’études, allant du port de Petit-Huningue à l’industrialisation progressive du Fricktal, des mineurs du Gonzen près de Sargans à la vie des bergers du Jura dans l’ouvrage qui le fit connaître en Suisse romande: «Le Jura vaudois. La vie à l’alpage», paru aux Editions 24 heures en 1972.

C’est Paul Hugger que Bertil Galland et le comité de l’Encyclopédie vaudoise allèrent chercher pour étudier dès 1976 la vie quotidienne des Vaudois. Paul Hugger nous surprit, puis nous enthousiasma en proposant de renoncer aux questionnaires préétablis, pour nous suggérer, lors d’une rencontre dans un verger de Tilérie, à Eclépens, d’interroger les habitants et de les enregistrer. 348 personnes dans 16 groupes de toutes les régions du canton de Vaud répondent et notre ethnologue d’avant-garde fit un énorme travail de synthèse qui aboutit au 1er volume de «La Vie quotidienne»: Les Ages de la Vie, puis au 2e: Maisons, Fêtes, Sport, Langage. Encore maintenant, ces volumes 10 et 11 de l’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud sont originaux dans leur méthode et exemplaires dans leur réalisation. Nous sommes profondément redevables à Paul Hugger pour ces ouvrages exceptionnels parus en 1982 et 1984.

L’image et l’image en mouvement ont fasciné Paul Hugger. Citons la monographie du photographe Ernst Brunner, publiée en 1995, et les photographes de la vie touristique de l’Oberland bernois et des Grisons. Paul Hugger a dirigé la section Films de la Société suisse des traditions populaires de 1962 à 1979. Aimant les métiers, il avait demandé à des cinéastes comme Yves Yersin et Claude Champion de filmer l’artisanat traditionnel: par exemple le Moulin de Vaulion, la tannerie de La Sarraz, la fabrique de chaînes de Vallorbe.

Curieux et aimant chiner dans les brocantes, Paul Hugger a découvert de nombreux journaux personnels de compatriotes vivant en Suisse ou qui ont émigré en Europe, en Asie ou dans le Nouveau-Monde. Il a publié 50 volumes d’histoires personnelles, en livres de poche à la SSTP. Citons «Im Herzen waren wir Indonesier» de Gret Surbek (une Bernoise dans les colonies de Sumatra et Java entre 1920 et 1945), ou «L’Heure du berger» de Rémy Rochat.

En 1992, Paul Hugger fait paraître, aidé de 80 collaborateurs, «Les Suisses», Modes de vie, Traditions, Mentalités, publié en 3 volumes, en français aux éditions Payot, en allemand et en italien. Ces ouvrages parlent pour la première fois de toutes les couches de la population, en une étude pluridisciplinaire.

Professeur émérite en 1995, Paul Hugger et sa femme quittent Zurich et trouvent à Chardonne un lieu calme pour une retraite active. Mais les beautés de la France les poussent encore plus vers le sud-ouest et ils trouvent pour un temps à Gramont, Tarn-et-Garonne/Gers, une magnifique maison, avec un double escalier au pied duquel Suzanne soigne ses rosiers et accueille les amis.

Innovateur, Paul Hugger propose, en 1996, à la Société suisse des traditions populaires, des voyages de quelques jours. Symboliquement le premier s’intitule «Reise zu den Nachbarn» (Voyage chez les voisins): sud de l’Allemagne, Vorarlberg autrichien, nord de l’Italie. C’est un succès et nous sommes à la 21e édition de voyages souvent à la pointe de l’actualité.

Revenant peut-être à des préoccupations personnelles, Paul Hugger publie en 2002 «Meister Tod», histoire culturelle des rites mortuaires en Suisse et au Liechtenstein. En 2009, paraît aux PPUR «Lieux de pèlerinage: la Suisse entre ciel et terre».

En 2012, fasciné par les photographies de grands groupes (classes d’écoles, volées d’infirmières, sociétés de gymnastes), il publie chez Benteli Verlag à Berne «Wir sind jemand» (Nous sommes quelqu’un) où les métiers et les corporations (bouchers, forgerons, tisserandes) sont bien représentés.

Collectionneur de photographies, Paul Hugger a cherché ce que les archives peuvent lui révéler et a lancé une série «Foto-Archive des Schweiz» prévue en 7 volumes.

Il a longtemps animé par ses idées originales le comité de la Société suisse des traditions populaires dont il est membre d’honneur. De son côté l’Université de Lausanne lui a attribué pour l’ensemble de son œuvre le Prix de l’Etat de Berne.

En mai 2015, Paul et Suzanne Hugger ont réuni pour une fête leur famille et leurs amis. Paul Hugger a remis à chaque invité une plaquette intitulée «Bilder die mich bewegen» (Images qui me touchent). C’est un florilège de photographies d’enfants, de parents, de paysages où Paul Hugger nous a touchés en osant montrer ce qui lui était intimement cher.

Paul Hugger est resté pédagogue jusqu’à la fin de sa vie. Ses anciens élèves le reconnaissaient de loin grâce à sa haute stature et à son béret; en 2015, quelques-uns viennent de Weesen pour le saluer et lui offrir un vin de cloître bien apprécié.

Affaibli, ne pouvant plus marcher, entouré par son épouse et sa famille, Paul Hugger est mort le 1er septembre 2016. Il laisse une œuvre importante, variée, qui nous invite à regarder notre voisin immédiat et celui que l’on croit très éloigné.