On a joué aux playmobils syriens à Lausanne

Laurent Vinatier  |  Il ne faisait pas bon en fin de semaine dernière se promener aux abords du Lausanne Palace d’Ouchy qui abritait alors l’élite diplomatique mondiale, russe et américaine en particulier, réunie au chevet de la Syrie démembrée et dévastée. Le bar ne devait certainement pas être accessible ou alors au prix de multiples contrôles de sécurité conduits par de froids et sombres individus à la mine patibulaire et au minuscule sens de l’humour. On devait s’ennuyer ferme aussi au restaurant étoilé; aux saveurs probablement gâtées par les ondes délétères qui transpiraient de sèches discussions entre hommes maussades, inquiets peut-être de leur impuissance volontaire. Etourdis par la vacuité indicible de leurs conversations, ils ont finalement décidé d’aller se coucher et de prolonger les contacts – mais plus tard. Leurs amis turcs, iraniens, jordaniens et irakiens leur ont emboîté le pas, soulagés. Le dimanche, Ouchy revenait à la vie. Ouf!

Le pire n’est pas que cette rencontre échouée ne laisse présager rien de bon pour l’avenir (et pour la paix et pour l’humanité). On peut regretter plutôt que tout cela ne se soit pas déroulé à Alep même. Bombardements étrangers mis à part, cela aurait été mille fois plus sympa. Au moins, les Syriens du coin, qui n’ont pas été invités à Lausanne, ont dû passer un week-end habituel – contrairement aux habitants d’Ouchy, c’est-à-dire sans mauvaises surprises: à ramasser leurs morts, à compter les vivants, à les armer et repartir au combat un peu plus désespérés. On ne peut que s’étonner de la résignation syrienne à la guerre. Ces gens se battent et s’entre-tuent, en laissant à d’autres le soin de régler leur sort. Sont-ils naïfs au point de croire que ces négociateurs puissants se soucient même un tant soit peu de leurs intérêts? Comment ne peuvent-ils voir que Russes et Américains ne résoudront cette guerre, qu’à l’instant où cette option correspondra à la convergence de leurs stratégies?

Sans doute le voient-ils; sans doute se rendent-ils compte que les pourparlers de Lausanne ne les concernent en aucun cas, qu’ils ne sont que les objets de marchandages plus larges, qu’ils sont émasculés de leurs capacités politiques. Sans doute perçoivent-ils leur instrumentalisation, toujours plus douloureuse. Pourquoi donc ne réagissent-ils pas? Peuvent-ils accepter de se voir réduits à un statut proche de celui de «playmobil», dans les mains des Russes et Américains, des Turcs et Iraniens, des Saoudiens et Irakiens, des Qataris et Jordaniens? À la place des Syriens, y compris de Bachar, au lendemain de la rencontre de Lausanne, tout chef de guerre, quelque peu concerné par la dignité de son pays, aurait signé, presque les yeux fermés, un compromis provisoire de résolution partielle, ouvrant la voie à un dialogue intra-syrien entre gens ne voulant pas être réduits à l’état de jouets géopolitiques. Ce n’est désespérément pas le cas et je ne sais malheureusement pas ce qui pourrait faire changer les Syriens.