Musique: Bon Iver – 22, A Million

Lionel Taboada  |  Un producteur de musique n’est finalement rien de plus qu’un parieur de PMU dégénéré à l’esthétisme sonore exacerbé. Là où l’un rêve de voir «Bourignou» gagner dans la première à Vincennes, l’autre rêve de voir son poulain triompher dans les nombreux charts musicaux à travers le monde. Le top 50 (appelle-le comme tu veux) n’est finalement rien de plus que la version musicale du pari hippique. Ces classements musicaux-financiers sont pourtant symptomatiques de l’échec d’une industrie musicale qui cherche depuis toujours à concilier l’artistique et l’économique, sans jamais vraiment y parvenir. Il n’y a pourtant qu’un seul classement musical digne d’intérêt, fiable, authentique mais dont on ne parle malheureusement jamais; le tien! Oui-oui, toi qui tiens un classement précis établi quotidiennement au gré des aléas de ta propre histoire. Dans ton top 50 existentiel, certains albums entrent directement à la première place, d’autres en sortent définitivement, alors que certains reviennent en tête après avoir disparu pendant plus de trois ans. Tous sont jugés sur un seul et unique critère: l’importance d’une musique à un certain moment de ta vie. Un classement très nombriliste, j’en conviens, mais néanmoins le seul à trouver grâce à mes yeux. Donc si tu veux tout savoir, voici mon top 3 existentiel des albums de 2016: 3e Nick Cave, 2e Michael Kiwanuka et en pole position: Bon Iver… sinon, dans la troisième, joues « Bourignou » à 3 contre 1!

Alors qu’on ne l’attendait plus, Bon Iver, alias Justin Vernon, est de retour sur un terrain où on ne l’attendait pas. Entre le son dépouillé du premier album (écoute «Skinny Love») et les arrangements sublimes du second effort (écoute «Perth») le bougre nous avait habitués à une folk organique à tendance ailée. Alors, forcément dès les premières notes de ce nouvel opus on est un peu dérouté, le chantre du renouveau folk trompe sa vieille guitare avec une myriade de jeunes sons digitalisés. Fini les mélopées composées au fond des bois de son Wisconsin natal comme autant de fantômes du passé, quelque part entre Berlin et New-York ce nouveau disque aux sonorités urbaines est résolument tourné vers l’avenir. Véritable concept, l’Américain pousse ses divagations esthétiques dans ses retranchements avec des titres complètement improbables et des visuels hyper travaillés. Seule constante au milieu de ces élucubrations sonores, la voix si particulière de Vernon qui sublime des mélodies aux parfums d’éternité. Une seule chanson pour résumer tout le génie de ce disque, véritable a cappella du futur «715 – CR∑∑S» est la preuve par A+B que malgré la débauche d’effets présents sur le disque, l’Américain possède un sens inné de la mélodie, et ce don ne pâtit en rien des affres du digital, bien au contraire. Rappelle-toi de cette magnifique demoiselle espiègle, à l’élégante robe de soirée noire, subtilement maquillée et parfumée, que tu avais emmené dîner l’hiver passé. De retour chez toi, elle s’était débarrassée de tous ses artifices mais l’essentiel n’avait pas été altéré, elle était toujours aussi sublime, rayonnante. Le nouveau Bon Iver est à la musique ce que cette jeune femme est à ton souvenir.

A l’heure de la drague digitale et alors que je demandais à cette cyber prétendante de se décrire en une chanson, elle m’a répondu «Holocene» de Bon Iver, je ne le connaissais pas à l’époque. C’est marrant la vie, certaines personnes partagent ton quotidien mais n’ont qu’un impact très limité sur ton existence, alors que d’autres n’y font qu’une apparition fugace mais laisseront pourtant une trace indélébile dans ta discothèque, merci Mlle.

Quoi qu’il en soit n’écoute pas ce qu’on te raconte, écoute des disques! www.limited-music.ch