L’évolution de l’enseignement à l’école

Gérard Bourquenoud  |  Un ancien instituteur, aujourd’hui octogénaire, que j’ai rencontré récemment, m’a demandé s’il avait encore le droit de s’exprimer, car il y a longtemps qu’il n’a plus de contacts avec le milieu des enseignants. Les derniers fils qui le rattachent à sa longue carrière dans une école villageoise, ce sont les témoignages de quelques anciens élèves qu’il côtoie parfois, qu’il observe et qu’il écoute. Ce qui le frappe à l’heure actuelle, c’est l’absence d’enthousiasme généralisée. Comme si l’école n’était qu’un mal nécessaire, une obligation à laquelle on est contraint de se soumettre, un lieu où l’oxygène est rare et où l’on atttend avec plus ou moins de philosophie la prochaine récréation, pour ne pas dire les vacances. Et cet instituteur n’est pourtant pas pessimiste pour un sou.

Il m’a d’autre part avoué au cours de cette agréable conversation, que pendant les trente-sept ans qu’il a enseigné, il a connu un grand bonheur, de belles satisfactions et a toujours été content de son sort. Par contre, il lui est arrivé à maintes reprises de constater que bon nombre d’instituteurs perdaient leur moral face aux responsabilités d’une classe de quarante, cinquante ou même septante élèves pour un seul homme. «Je me souviens, moi aussi, que durant les années 1940, alors que j’étais en primaire, nous étions 73 garçons dans la même classe et l’instituteur se promenait entre les bancs avec un gros bâton dans les mains, car certains élèves de 14 à 16 ans, étaient déjà presque des hommes.» Mon interlocuteur m’a précisé qu’à cette époque, ce métier était épuisant, tout comme celui de parent. Les aptitudes requises pour être à peu près à la hauteur de la formation exigée, dépassaient parfois les forces humaines. Il était donc inutile de se lancer dans cette profession, si la personne intéressée par l’enseignement ne bénéficiait pas d’une excellente santé et de nerfs d’acier.

De nos jours, on ne confie qu’une vingtaine d’élèves au maximum à chaque enseignant et par classe. Malgré ce nombre, l’instituteur doit être constamment vigilant et ne pas se laisser envahir par l’obsession de certaines idées ou litanies. L’important est, selon cet enseignant à la retraite, de stimuler sans harceler, de sanctionner sans décourager, d’encourager sans flatter. Si les parents, les enseignants et les autorités à tous les niveaux étaient convaincus qu’il faut être soi-même enthousiaste pour transmettre le goût de vivre et réussir sa vie, on verrait plus clairement l’essentiel. Car trop souvent encore on entend cette réflexion: «A quoi sert d’accomplir scrupuleusement son devoir, si c’est pour déboucher sur un  monde aride qui ne prend plus le temps de rire, de créer, de chanter?» Et d’aimer, tout simplement!