Les vastes espaces de Plateforme 10

Pierre Jeanneret |  L’année 2019 restera une date importante dans l’histoire culturelle de notre canton. En effet, le MCBA a quitté les espaces devenus exigus du Palais de Rumine, qu’il occupait depuis 1906. Il a pris place dans le bâtiment, sis à côté de la gare de Lausanne, conçu par le bureau d’architectes EBV – Estudio Barozzi Veiga. Il y aura désormais beaucoup plus de place pour mettre en valeur la collection, qui comprend plus de 10’000 œuvres, ainsi que des expositions temporaires. A l’horizon 2021, deux autres institutions culturelles rejoindront ce site: le Musée cantonal de la photographie, actuellement dans la villa de l’Elysée, et le mudac (Musée de design et d’arts appliqués contemporains), situé aujourd’hui face à la cathédrale. Plateforme 10, à son achèvement, deviendra donc un vaste pôle dédié aux arts visuels.

Nous vous proposons une visite du nouveau Musée cantonal des Beaux-Arts. Avouons-le, l’extérieur est décevant. On regrettera que ce vaste cube gris, qui fait un peu bunker, n’ait pas repris davantage d’éléments de l’ancienne halle aux locomotives, comme c’était prévu au départ dans le cahier des charges. Bref, Plateforme 10 n’est pas le Musée d’Orsay!

Site accueillant

Mais dès qu’on pénètre à l’intérieur, cette impression négative disparaît. On appréciera le vaste hall d’entrée, avec en son centre Luce e ombra, le magnifique arbre réalisé en bronze, or et granite par Giuseppe Penone en 2016. Jouxtant celui-ci, on trouvera les vestiaires, les sanitaires, une cafétéria et une boutique. Le site se veut donc accueillant et il l’est. Face à nous, une large volée d’escaliers (mais il y a aussi des ascenseurs!) mène à l’étage supérieur. Elle aboutit à une grande baie vitrée en demi-cercle, qui ouvre sur la gare CFF, les bâtiments du Sud de la ville et le lac. Tout au long du parcours, on sera frappé par l’amplitude des espaces mis à disposition des œuvres et par la lumière.

L’exposition Cartographie du don

Pour son inauguration, le MCBA a voulu rendre hommage aux nombreux mécènes qui ont enrichi sa collection, par des dons, legs ou dépôts. Il n’a pas choisi un parcours chronologique traditionnel, mais thématique, divisé en «chapitres», qui réserve donc de belles surprises et un dialogue intéressant entre des œuvres fort différentes, tantôt à la pointe de la recherche esthétique, tantôt «classiques» allant du XVIe au XXe siècle. Plus de 400 œuvres sont réparties sur trois étages et quatorze salles: la visite demande donc de prendre son temps! Ces pièces sont de toutes natures: huiles, dessins, photographies, tapisseries, sculptures, performances vidéo… Impossible ici, bien sûr, de parler de tout. Nous vous proposons donc une sélection, certes subjective. Mais chacun-e fera ses choix personnels.

La plus grande collection

On notera, à travers les diverses salles, la forte présence de Félix Vallotton. Sait-on en effet que le MCBA possède la plus grande collection dans le monde d’œuvres de cet artiste vaudois devenu français? Parmi elles, figurant dans le chapitre «Histoire», la trilogie Le Deuil, Le Crime châtié et L’Espérance, qui fait clairement allusion à la guerre de 1914-18 et à l’invasion du Nord de la France par les troupes du Kaiser. Mais on verra aussi un Vallotton plus intime, celui des nus féminins et des paysages, dont Les galets, Ylberville (1902) ou La plage d’Honfleur (1915). Dans la même section figure une toile au sujet terrible, Le massacre de la Saint-Barthélémy de François Dubois, peint entre 1572 et 1584. Sans parler de la monumentale Fuite de Charles le Téméraire, par le peintre vaudois Eugène Burnand. Dans la section «Douleur», on remarquera une grande pièce au contenu allusif ou symbolique: Giuseppe Penone, dans A occhi chiusi (2018), a disposé sur une plaque de marbre de Carrare une nuée d’épines d’acacia, pouvant évoquer la couronne placée par dérision sur la tête du Christ par les soldats romains. Quant aux bustes de Kader Attia sculptés dans le bois en 2014, Culture, Another Nature Repaired, ils font immanquablement penser aux «gueules cassées» de la Première Guerre mondiale.

Les toiles d’Alice

Remarquons que les artistes féminines sont assez bien représentées dans l’exposition. Nous avons beaucoup aimé les toiles d’Alice Bailly, notamment Etude pour matin frileux au Luxembourg (vers 1921), qui prend place dans la grande salle du deuxième étage. Celle-ci renferme des trésors. De Ferdinand Hodler, une belle vue du lac Léman depuis Chexbres, datant de 1911 et, beaucoup plus récent, un remarquable ensemble d’œuvres de Jean Dubuffet, manifestement inspirées par l’Art Brut, qu’il avait largement contribué à faire connaître.

Artiste volontiers provocateur 

La section «Musique» offre des œuvres figuratives axées sur des instruments, de René Auberjonois, Amédée Ozenfant, et surtout une toile de Gustave Buchet, l’un des rares artistes vaudois influencés par le cubisme et le futurisme, Femme au piano de 1921. Quant aux amateurs de petites pièces intimistes, toutes de finesse, ils ou elles seront séduits par les encres d’Albert-Edgar Yersin. Enfin un dispositif de Thomas Hirschhorn, Swiss Army Knife (1998), occupe une salle entière. A travers notamment les fac-similés de lingots d’or, il faut y voir une vision critique de la Suisse, dont cet artiste volontiers provocateur est coutumier.

A travers ce bref parcours de l’exposition – qui en annonce une autre au printemps 2020, spectaculaire, Vienne 1900, de Klimt à Schiele et Kokoschka – on aura compris qu’il ne faut pas manquer d’aller visiter le nouveau MCBA, et pour ses espaces architecturaux, et pour la sélection d’œuvres présentées!

«Atlas. Cartographie du don», MCBA, Plateforme 10, jusqu’au 12 janvier 2020 (entrée gratuite).