Les daubes de Noël

La recette au fil des années, n’a presque pas changé

Romane Schlup  |    |  Avant la dinde aux marrons de Noël et en attendant le foie gras du Réveillon, certaines chaînes de télévision nous accommodent, jour après jour, leurs traditionnelles daubes de Noël. La recette au fil des années, n’a presque pas changé. Ce sont souvent des contes de charme (de prince charmant) modernes, purs produits sirupeux de séries B américaines aux titres évocateurs. On les adore, mais on ne l’avoue pas.

Il était une fois…

Une jeune femme carriériste à souhait, qui avait quitté son bled pourri du Wisconsin ou de l’Ohio, pour aller cartonner à New-York ou à Chicago dans la mode ou dans l’événementiel. La belle est en prise directe avec une cheffe infecte et manipulatrice, dont elle subit les vexations jour après jour, sans jamais moufter. La belle se fait larguer par son copain macho juste avant les fêtes, en plein restaurant, alors qu’elle s’attendait à une demande en mariage. Tout le monde peut se tromper. Elle encaisse sans une larme, sans effondrement et avec une dignité incroyable qui force le respect. Elle retourne  quand même panser ses blessures chez papa et maman, qui forment un couple si modèle, si idyllique, si aimant et si souriant. Elle découvre alors, en mangeant les cookies de maman, que l’«élevage» de sapins du père est au bord de la faillite ou que les poinsettias «hors sol» de la serre ne rougissent pas et vont causer la ruine des siens. Elle tombe des nues. Elle sauve tout ça grâce à internet. Elle retombe évidemment sur son petit copain du lycée, un gars qui roule en pick-up, qui a toujours le temps pour aller boire un mug de café avec elle ou pour l’accompagner faire des courses de dernière minute. Il travaille, mais en tout cas pas comme le commun des mortels, notamment niveau horaire. Derrière sa chemise à carreaux et sous son chapeau de cow-boy, se cache quand même un brillant avocat, promis à un bel avenir, qui a tout laissé tomber pour retourner aux vraies valeurs des choses. La belle retombe sous le charme. Elle se fait virer ou se vire elle-même de son job. L’amour triomphe, ils s’embrassent. Ils vont se marier ou ils se marient. Le conte est fini. Daube parfaite.

Il y a des fois où…

On savoure tout ça avec délectation, sans réaction, sauf que, par un curieux phénomène appelé indigestion, d’un coup, on est gavé, on n’en peut plus de toutes ces mièvreries, de tous ces sucres d’orge, de tous ces portraits si lisses, si parfaits, si improbables, si peu réalistes et si mensongers. On était loin des «trumpitudes hivernales» chez les Seals. On ne réfléchissait pas trop à l’aspect antisocial consistant à virer quelqu’un séance tenante, sans préavis. On ne tiquait même pas un peu quand la fille lâchait complètement sa carrière professionnelle, sans ciller. On n’était même pas interpelé, au XXIe siècle, par le contenu ridicule du fameux petit carton de l’employé viré. On ne se demandait même pas comment elle avait pu passer à côté des problèmes de ses parents, alors que chez vous un simple «allô» suffit à tout déclencher. On range les guirlandes et la pointe du sapin. On se réveille. On a besoin  tout à coup d’un peu d’acidulé. On retourne à la réalité, avec ses aspérités et ses contradictions. On sait bien que les daubes de Noël, les contes de charme, on les retrouvera avec plaisir… dans une année. En attendant, on essaiera dans la vraie vie, comme dans les contes, de vivre heureux.