Le disparu de Moratel

L’inspecteur accomplissait son travail, posait les questions que d’autres poseraient méchamment ou ne poseraient pas. Le procureur, en tous les cas, se chargerait bien de le lui rappeler.
– Mon frère m’était très attaché, même si on se voyait rarement.
L’eau sombre du lac, presque immobile autour du canot, verte et mystérieuse, les portait silencieusement. Amanda tenait ses yeux baissés, tristes et magnifiques, comme si Lucien pouvait lentement remonter et leur apparaître.
– Le procureur va me retirer l’enquête. Je n’y peux rien. Nous n’avons aucun indice, aucune piste, aucun témoin. Rien. Alexandra, ses amis, les anciens régatiers, les habitués du Cercle, ses enfants, l’ordinateur et le natel, les comptes et la correspondance n’ont rien livré de déterminant. Je n’ai pas même un début d’hypothèse.
Cordier vida son verre et poursuivit:
– Je n’aurais pas dû vous le dire, mais c’est ainsi.
Amanda contemplait toujours les flots sombres du lac, comme s’ils allaient rendre un corps. C’était ça ou l’enquête au placard. A tout prendre, elle préférait le doute. Le doute torture, mais on en vit. On le porte différemment d’un jour à l’autre. Il est tantôt lourd, parfois léger. Les jours qui passent prolongent l’espoir. Mais la mort, elle, elle vous arrache l’être cher. Elle vous arrache des larmes qu’elle ne rend pas. On enterre tout.
– Un homme est assis et regarde les autres s’en aller. Et ceux-ci le regardent. Chacun regarde l’autre s’éloigner, dit Amanda. Ne vous éloignez pas, inspecteur. J’ai besoin de savoir. On a tous tellement besoin de savoir.
– Je me suis aussi promis de ne pas abandonner l’enquête. Du moins, pas comme ça. Mais il faudra du temps.
– Lui et moi étions plus qu’un frère et une sœur. S’il n’était pas mon frère, il serait l’homme de ma vie. Mais ne vous méprenez pas! Et ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.
L’inspecteur songeait aussi à Alexandra. Il ne l’appelait pas encore Alex, mais ne l’appelait déjà plus Mme Hunziker. Les choses évoluaient. Elle aussi perdait l’homme de sa vie.
– On a parlé d’une Patricia Augsburg.
– Oui, c’est vrai. Un jour elle est partie. C’était bien après leur rupture. Elle m’est restée attachée. On était jeunes. On n’avait aucune raison de s’en vouloir. On s’est écrit un moment. Un jour, je n’ai plus eu de nouvelles.
– Ça vous a étonnée?
– Oui et non. Vous vous rappelez cette époque. On a tous eu un ami, un camarade de classe qui part un jour sans donner signe de vie. A peine si un jour on reçoit une carte postale…
– Votre frère a-t-il eu des nouvelles?
– Je crois qu’il m’aurait dit.
– D’autres Patricia dans la vie?
– Oui, fit-elle. Une Canadienne. Pas vraiment belle, mais incroyablement fusionnelle. On a dû vous en parler. Ils dégageaient quelque chose d’incroyable lorsqu’ils étaient ensemble.
– Ça n’a pas duré?
– Non. Et ce n’était pas de sa faute. Elle a tout fait pour que ça marche. De Toronto, elle venait tant qu’elle pouvait. Ce n’était pas rien. Mes nièces étaient odieuses. Et Lucien, franchement, ne se comportait souvent qu’en homme, naviguant entre elle et les enfants.
– Il aurait manqué de courage? demanda Cordier, se rappelant ce qui avait été dit.
– Je crois que dans la vie on n’a qu’un seul amour. Lucien a connu des femmes. Il n’a jamais été seul, comme d’autres aimaient le lui rappeler. Il aimait le lac car il n’y percevait pas le tumulte et les cris du monde. Mais oui, je crois qu’il a manqué de courage.
– Lucien ne se serait-il donc pas installé avec elle au Canada?
– Comme je viens de vous le dire. La raison l’aura emporté. Les enfants, le travail, repartir à zéro… On ne part pas à cinquante ans comme en quarante!
– Les enfants sont grands aujourd’hui, murmura Cordier. Mais sans doute avez-vous raison.
– J’ai toujours raison. C’est lassant. Rentrons à présent.
– Une dernière question, si vous permettez. Le trouble émotionnel, ça vous dit quelque chose?
– Le suicide? répliqua-t-elle.
– Si vous voulez. On surmonte un obstacle, puis deux, puis trois. Quand tout se retourne contre vous, que tout s’écroule autour de vous ou que tout vous soit contraire, on peut finir par baisser les bras. Se tuer est une chose, faire en sorte de disparaître est la porte à côté.
– Je n’y crois pas.
Elle sortit ses pieds de l’eau, rangea la bouteille vide et les verres dans son sac et démarra le moteur.

A suivre…