Le chant e l’étrave

Christiane Bonder | Retour en Suisse (Sénégal – Mali – Haute-Volta en train, à pied et en taxi-brousse) (suite)
Pour la suite du voyage, trois personnes empilent gentiment leurs bagages et nous cèdent une banquette. En face de nous, des femmes mangent, du bout de leurs longs doigts, le tié-bou-dienne dans un unique plat. Elles nous invitent à partager leur repas préparé sur un camping-gaz, puis à savourer le thé de quinquiliba. Elles se mouchent alors à grand bruit dans les pans de leur robe et crachent sur le sol. Un bout de bois qu’elles mâchonnent leur sert de brosse à dents tandis qu’elles lavent leurs casseroles et jettent l’eau par la fenêtre. Olivier doit se rendre aux toilettes; un aveugle y dort assis dans la puanteur. Erik et moi soutenons notre fils afin qu’il puisse se libérer entre les deux plaques reliant les wagons. Les indigènes ne prennent pas cette peine lorsque la chose devient pressante: nous devons bientôt lever les pieds pour éviter les ruisseaux de pipi qui se propagent avec l’inclinaison du train. La seconde nuit s’annonce plus confortable, mais il faut garder l’œil ouvert car c’est dans la pénombre que tout se passe…Trois hommes se sont lentement rapprochés et attendent le moment où, épuisés, nous cédions au sommeil. Chaque fois qu’Erik incline la tête, il sent une main qui tente de décrocher sa montre. Un peu plus tard, le train stoppe brutalement. Aussitôt, l’attaque de voleurs dont parlait Jean nous revient à l’esprit. Un homme à plat-ventre sur le toit passe tout à coup la tête par la fenêtre. Nos sangs se glacent…
– Toubab ! T’aurais pas une cigarette ?…
Sans réfléchir, Erik lui refile l’entier de son paquet. Suivent des bruits de clés à molette, des voix qui parlent haut et fort. Les freins ont une fuite, il faut réparer nous dit-on. Au loin, un feu de brousse avance rapidement en éclairant la nuit. Je pense aux animaux, aux villages si beaux, aux maigres récoltes qui risquent de brûler. Le train repart à l’aube. Peu avant la frontière malienne, les indigènes lancent de nombreux paquets par les fenêtres sitôt récupérés par des hommes qui attendent le long des voies. Magouille… Nous atteignons Bamako de nuit après 24 heures de train. Nos postérieurs sont en compote, mais nous n’avons pas le temps de nous apitoyer sur leur pauvre sort. Déjà, des bandes de voleurs entrent dans le train, d’autres attendent sur le quai, et c’est avec l’aide d’un jeune Noir sympa que nous sautons par les fenêtres tandis qu’il nous passe Olivier et nos bagages.
La nuit est déjà bien avancée lorsque nous frappons chez les sœurs catholiques. Espérons que le Bon Dieu veuille bien nous ouvrir sa porte… La sœur principale est aimable et sourit à Olivier, puis nous emmène dans une grande salle où sont éparpillés une vingtaine de lits pourvus de moustiquaires. Inquiet dans ce grand lit dont il ne comprend pas le pourquoi des «rideaux», Olivier s’endort pourtant bien avant nous et même avant son petit singe en peluche…

Bamako – Bobo-Dioulasso – Ouagadougou
Le lendemain, après avoir payé et remercié la bonne sœur, nous nous rendons à la gare routière située à 4 kilomètres de Bamako. Un véhicule serait prêt à partir, mais le chauffeur de la camionnette qui prend déjà 14 personnes en attend deux encore… Sous une chaleur étouffante à travers laquelle le crépitement des insectes nerveux et le bruit quotidien se mélangent, nous patientons en mangeant des bananes… Nous quittons Bamako, des bagages plein le toit, 16 adultes et deux enfants aussi serrés que du bétail. Nous voyagerons huit heures dans ces conditions, la camionnette ouverte à tous les vents, au gré des creux et des bosses qui parsèment la piste. Nous arrivons à Sikasso, rouges de latérite, des crampes douloureuses dans les genoux. Un hôtel bon marché nous permet de faire un peu de toilette et de passer une nuit tranquille. Le lendemain soir, c’est un autre taxi-brousse, une Peugeot 504, qui nous emmène jusqu’à la frontière Mali – Haute-Volta que nous atteignons en deux heures.