Le chant de l’étrave | Episode 24

Christiane Bonder

A l’ambassade
Arrivent alors à Bissau trois Hollandais chargés de construire des abreuvoirs en ferrociment destinés au bétail. Apprenant que nous possédons une machine à coudre de cordonnier, ils  proposent à Erik la confection de tentes de grande dimension dans une toile plastifiée qu’ils lui fourniront. Ces protections permettront au ciment de prendre dans de bonnes conditions. Erik sort la machine à coudre, laquelle, si elle n’est pas utilisée, sert de table dans la cabine arrière de Christer. Il se met à la tâche tout en créant un théâtre Guignol pour la petite école reprise par deux enseignants bourlingueurs qui s’installent pour un temps à Bissau. Le toit du théâtre forme une grande fleur qui s’accordera à l’ambiance des cours donnés en plein air dans le sable et sous les manguiers.
Le projet concernant notre commande de matériel en France est mis à mal lorsque nous en parlons aux Hollandais. Ces derniers nous préviennent: le container a 90% de chances d’être vide à son arrivée à Bissau… Ils nous suggèrent un autre arrangement. Bien outillés pour effectuer les travaux que réclame Christer avant de reprendre la mer, ils se chargeraient des réparations et repeindraient la coque. En contrepartie, nous leur accorderions quelques sorties en mer à bord de Christer. Ces trois gars qui pratiquent la voile dans leur pays y vont bon train avec les travaux et trois mois après, Christer est remis à l’eau. Nous insistons pour que le bateau soit en sécurité à la saison des tornades.
A l’ambassade, le courrier dicté part régulièrement de Bissau envoyé par valise diplomatique au gouvernement français. Toujours plus abondant, il s’étoffe désormais de soupçons et de constats face aux divers complots qui se trament dans l’ombre. Les militaires au pouvoir et les politiciens du pays sont ouvertement cités et nommés, y compris le président Nino Vieira. En bonne petite Suissesse qui n’a jamais connu la guerre, je ne mesure pas encore la gravité de la situation… Tout s’éclaircit lorsque l’ambassadeur m’appelle dans son bureau insonorisé: «A partir d’aujourd’hui, Madame, vous devez me promettre de garder secrètes les informations destinées au gouvernement français. Rien ne doit sortir de cette ambassade et, s’il vous plaît, n’en dites mot à personne, pas même à votre mari…» L’ambassadeur m’informe aussi des appels téléphoniques qu’il me fera en soirée et des réponses codées à utiliser pour lui indiquer l’endroit où sont cachés les documents critiques. L’ambiance est à la méfiance, à la trahison et à l’espionnage possible au sein même de l’ambassade. Peu à peu, je commence à comprendre les raisons de ce courrier énigmatique qui m’accapare depuis trois mois… Je me mets à saisir aussi la véritable raison du départ en Argentine de la secrétaire que je remplace et ce coup de fil que je m’apprêtais à faire à mes parents brusquement interrompu par le président Nino Vieira en personne qui avait soi-disant besoin de la ligne…

Pendant ce temps, les responsables de Semapesca restent muets et inatteignables. Lello, un métis dans la quarantaine parlant couramment français, passe nous voir. Fort apprécié dans les bureaux de
l’usine, il était l’un des seuls employés à savoir lire et écrire. Son énergie a de quoi surprendre au sein d’une population plutôt nonchalante. Continuellement en train de courir aux quatre coins de Bissau, il entretient cinq ou six femmes et leurs enfants dont il est le père. Etrange père qui aime toutes ses femmes avec la même intensité et tous ses enfants en veillant à leur bien-être. Lello ne nous cache pas son inquiétude face à la situation politique qu’il évite pourtant de commenter. Lors du coup d’Etat de 1980, il a payé son engagement en croupissant deux ans dans un si petit cachot qu’il ne pouvait s’y étendre pour dormir. S’agissant de Semapesca, il  pense que la fermeture de l’usine n’est que momentanée… Cependant, les nouvelles du pays restent inquiétantes…
Le bateau serait prêt à reprendre la mer, mais la saison des tornades devient imminente. Des pluies diluviennes inondent déjà Bissau et, dans ce pays décidément mené par les paradoxes, les gosses se douchent à grands éclats de rires dans les rues boueuses transformées en rivières.