Le chant de l’étrave | épisode 23

Christiane Bonder | A l’ambassade
L’ambassade de France est une maison discrète, construite en contrebas d’une route, difficile à repérer et totalement « sécurisée ». Si un marchand ambulant exhibant ses perroquets, un autre vendant des tissus parviennent à s’y introduire, c’est en raison du profond sommeil qui envahit souvent le responsable de la porte. Lorsqu’il est fatigué, Souleymane attache le bout d’une ficelle au taquet de sécurité et l’autre à son gros orteil. Qu’une personne frappe, son pied tombe d’un coup et la porte s’ouvre, sans le réveiller pour autant… Constatant ce laisser-aller, le vice-consul pénalise notre pauvre indigène. Ce mois-ci… pas droit aux deux sacs de riz qui nourrissent sa famille… De mon côté, j’ai acheté au passage deux jolis perroquets pour Olivier: « Fifi » et « Coco », qui jouent et piquent avec malice la truffe de Bricole…
Comme tout travail de bureau, celui de l’ambassade me lasse… Son Excellence me dicte des lettres interminables dans son bureau climatisé, confort auquel nous n’avons pas droit : un fatras de phrases sophistiquées dont le contenu politique, financier, stratégique est étouffant… J’aurais envie de vider mon sac, de lui dire: « Sois plus simple, mon gars, nous sommes en Afrique, ici on se fout du protocole de Mitterrand et du Palais de l’Elysée »… Je me tais, je gagne bien ma vie et les projets d’un nouveau départ se profilent. Nous commanderons sous peu des pièces et du matériel que nous ferons venir d’Europe afin que Christer ait droit à sa séance de remise en forme.
Rue Domingos Ramos, un voisin peu affable prétextant de mauvaises odeurs, nos poules sont en pension depuis un mois chez Isabel. Passant un soir chez elle, Erik est irrité de trouver nos volatiles pataugeant dans les excréments des cochons avec lesquels ils partagent un réduit.
– Assez avec ces poules ! Je vais leur tordre le cou et les congeler à Semapesca !…
Au petit matin qui s’ensuit, Isabel m’appelle à grands cris sous la fenêtre…
– Madame !!! Madame !!! On a volé les poules…
Loin d’être idiot, son époux aura saisi les intentions d’Erik et transporté pendant la nuit nos poules blanches quelque part en brousse, les confiant aux bons soins de sa famille.
Acclimatés à la vie africaine par notre étape au Sénégal, la Guinée-Bissau diffère cependant en divers domaines, à commencer par la langue héritée d’une longue colonisation portugaise. Le taux d’alphabétisation tourne autour des 30%, l’espérance de vie est de 40 ans et la mortalité infantile est de 15%, voire plus. La population vivant en dessous du seuil de pauvreté international est d’environ 70%. Le manque de nourriture, de fournitures en tous genres et l’impossibilité d’accéder aux soins médicaux représente un problème récurrent. D’autre part, la magouille atteint ici son stade le plus subtil et le plus évolué qui soit… Pas question de quitter des yeux un ouvrier qui vient vous réparer la ligne de téléphone ou un autre dérangement, et si tel est le cas, inutile de vouloir retrouver le briquet, le double mètre que vous aviez négligemment posé là… La population y est malgré tout agréable et attachante, toujours de bonne humeur…
Dès le mois d’avril 1985, des incidents successifs et inattendus viennent perturber
le rythme de notre quotidien…
Semapesca ferme d’un jour à l’autre sans qu’Erik en soit au préalable informé. Un bruit de difficultés financières circule… Erik réagit en déposant sa candidature dans des ONG en place à Bissau et patiente… Isabel nous quitte sans véritable raison pour un autre employeur… Peut-être prend-elle en compte les rations de poisson qu’Erik ne pourra plus lui rapporter ?… Elle est remplacée par Marie, une jeune fatou capable d’avaler, comme un chat affamé, une casserole entière de riz cuit. Elle doit avoir souffert de la faim. Moins éduquée qu’Isabel, elle crache partout et se nettoie les ongles des pieds avec notre couteau éplucheur. Lorsqu’une invitation à un dîner officiel ou qu’une réception est donnée à l’ambassade, Marie reste le soir et veille sur Olivier. A notre retour, Olivier écoute comme d’habitude de la musique à fond en dessinant à la cuisine, tandis que Marie ronfle à grand bruit endormie dans le lit de notre fils. Inutile de vouloir la réveiller, elle n’entend rien… Les rôles étant inversés, c’est Olivier qui veille sur Marie…