Le chant de l’étrave: épisode 22

Christiane Bonder | Bissau (suite)
Pendant le week-end, nous partons en balade dans une nature luxuriante. Nous en ramenons des fleurs, des fruits, et découvrons au retour les quartiers typiques de Bissau. Croisant parfois un ouvrier de l’usine, nous sirotons une bière fraîche ou une limonade devant une taverne. Sachant que ce pays ignore tout du mot « organisation », la bière est loin de couler à flots : manque d’électricité, de joints pour encapsuler, de capsules, ou stock de bouteilles épuisé. Souvent, la bière est si rare que le tenancier exige du client qu’il mange un repas. Nous en avions fait l’expérience peu après notre arrivée. Dans une taverne sombre et peu engageante noircie par les lampes à huile, des sortes de boyaux tordus nageaient dans une sauce douteuse. Bricole, reniflant nos assiettes, avait détourné la tête. Au retour d’une autre balade, des singes morts étaient empilés devant une gargote. Les poils brûlés ils attendaient, sosies humains, d’être débités puis cuisinés. Vision d’horreur…
Dans les marchés, la viande exposée en plein soleil est noire de mouches. Une astuce consiste à la recouvrir de jus de citron avant de la cuire à fond. Les œufs, « protégés » du soleil par une couverture, sont sous une véritable couveuse et à deux doigts de faire « cui-cui » lorsque nous les cassons. Erik, dont les idées lumineuses nous sauvent parfois la mise, commande une vache par le biais d’un ouvrier débrouille. Un matin tôt – oh ! surprise – la vache attend paisiblement au fond de notre jardin. Une bête superbe à la robe noire parsemée de roux. Croisant ses yeux bruns garnis de longs cils, je suis envahie d’un vilain malaise. Les hommes ont-ils ainsi droit de vie et de mort sur les animaux ? Il est vrai qu’en Europe, la viande proprement rangée dans des barquettes nous fait perdre tout lien avec l’animal sacrifié. Une idée qui ne perturbe pas Erik. Il achète la bête qui est bientôt débitée en morceaux par l’ouvrier, tandis que sur place ce dernier et sa nombreuse famille font la fête en mangeant les entrailles. Le reste de la vache sera divisé en portions de ragoût et côtelettes, entreposées  dans la chambre froide de Semapesca. Tordre le cou des poules devient une habitude qu’Erik et Isabel pratiquent sans sourciller.

Le 24 mars 1984, le président Sékou Touré meurt, la Guinée Conakry est en deuil. Trois jours de congé sont accordés aux travailleurs de Guinée-Bissau voisine pour le pleurer aussi… Surnommé « le petit Staline des tropiques », l’ambiance est plutôt à la musique qu’aux regrets. Erik en profite pour sortir le bateau de l’eau. Une grue apte à soulever 18 tonnes le dépose sur un berceau en bois précédemment construit, de manière que Christer soit en sécurité pendant la saison des tornades.

A l’ambassade
En reprenant le travail, quelle n’est pas ma surprise lorsque, faisant sa provision de crevettes, l’épouse de l’ambassadeur de France m’interpelle : « Madame, vous plairait-il de venir travailler à l’ambassade ? »… Tout s’enchaîne alors très vite et, après avoir eu un entretien avec Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur de France en Guinée-Bissau, je me retrouve… secrétaire de ce même ambassadeur. La personne jusqu’ici chargée de ce travail est partie rejoindre son fils en Argentine. Rétribuée en francs CFA et non plus en pesos, mon salaire est encore doublé au bout de six mois et représente désormais trente fois celui que Semapesca m’octroyait… Nous sommes en Afrique…
Mes papiers doivent être actualisés et Alberto, employé et traducteur de l’ambassade, envoie mon ancien passeport accompagné de photos récentes au service concerné. La surprise est de taille lorsque je reçois par retour de courrier… un passeport diplomatique !… Je pourrais ne rien dire… faire du trafic de devises, de pierres précieuses et autres pièces d’art, de peaux de serpents, mais j’en informe l’ambassadeur. Les prisons du pays ne doivent pas être très confortables…