Le chant de l’étrave

Christiane Bonder | Vers la Guinée-Bissau (suite)

Voilà cinq jours que nous devrions être à Bissau, comment donc avertir Semapesca ? Erik met Coquine de noix à la mer, emporte du pain et de l’eau dans un sac, et la petite voile s’éloigne au vent jusqu’à n’être plus qu’un point qui se perd dans l’île Caravela. La journée passe, la nuit tombe déjà quand enfin j’aperçois au loin un triangle blanc qui peine à revenir. Erik tire des bords et zigzague pour rejoindre Christer. A l’évidence, les courants le repoussent vers l’île. Une lampe allumée sur le pont fait office de repère. A bord de Christer, depuis des heures et par violentes secousses, la houle qui a grossi tend et détend à coups secs l’aussière reliée à l’ancre qui nous retient. Je m’inquiète à l’idée qu’elle puisse céder. Seule à bord toute la journée avec Olivier, Bricole et les poules, je n’aurais d’autre choix, en cas de rupture, que celui de  hisser une voile pour gagner le large et éviter les rochers. Quand Erik rejoint enfin Christer au milieu de la nuit, nos nerfs mis à rude épreuve favorisent quelques paroles mordantes.

J’apprends que sur cette île de Caravela vivent quelques indigènes et qu’ils pratiquent la cueillette, vêtus de jupettes en paille… Une pirogue et un téléphone dessinés sur le sable n’ont donné que de piètres résultats. Nous en déduisons que le téléphone est inconnu de cette population. Par contre, une pirogue, oui, il en vient, parfois… peut-être demain… on ne sait précisément quand… Erik me parle de la paix qui règne sur l’île, de grands et superbes oiseaux peu farouches, d’une nature préservée et vierge. Ce sera l’île, et cela il en est certain, où il viendra finir ses jours…
Au cours de la seconde nuit, nous perdons la grosse ancre C.Q.R : l’aussière a lâché. Vite, l’ancre de secours est lancée et retient Christer. Puis nous constatons la disparition de Coquine de noix.  Volée ?… Détachée ?… J’ai l’impression qu’Erik va se mettre à pleurer. La perte de deux ancres, l’annexe de sauvetage disparue, un moteur qui ne fonctionne pas… nous sommes plutôt mal barrés… Dès le lever du jour, nous repartons en direction du phare avant de perdre l‘avant-dernière ancre. Plus au large, la mer scintille, Olivier se baigne au soleil dans sa piscine, Bricole à ses côtés : «Qu’on est  bien en mer, Papa, Maman !… ». Nous rions un peu jaune… Veut-il minimiser par-là les soucis de ces derniers jours ? Nous rappeler qu’après la pluie vient le beau temps ? Apercevant de loin les lignes noires et blanches du phare, nous jetons bientôt l’ancre à l’embouchure du Rio Geba. Et dire que ce phare de Caïo a une portée de 17 milles au large…

 

L’île de Jeta
Quelques jours un peu fous nous attendent lorsque des indigènes nous emmènent en pirogue sur l’île de Jeta. Accueillis et hébergés à l’hôpital de Bagongo, nous dormons sur des nattes posées à même le sol. Dans un coin de la pièce, des poules couvent leurs œufs, juchées sur de  gros tonneaux. Gloussant la nuit durant, elles s’ébattent, couratent sur nos ventres sans autre précaution. L’importance est cependant donnée à la pirogue attendue qui permettra à Erik de  se rendre à Bissau. Ici le temps n’existe plus, la patience est de mise… Erik peut enfin embarquer deux jours plus tard… De mon côté, je suis de plus en plus inquiète pour les animaux restés à bord et j’en parle au médecin. Tant bien que mal, je lui explique qu’un wouah wouah ! et des cot’cot’cot’ risquent de mourir de faim et de soif. Nous ne pensions pas nous absenter depuis presque une semaine maintenant. Bien que le médecin me regarde d’un air intrigué, mon air anxieux semble opérer et le lendemain, nous partons vers le sud de l’île d’où l’on aperçoit Christer. Nous marchons plus de trois heures durant dans la mangrove touffue et sauvage, de la boue jusqu’aux genoux. Je quitte mes nu-pieds, lesquels sont aspirés dans la vase par effet de succion. Le médecin est armé d’un fusil : se méfie-t-il d’animaux dangereux ? Voyant qu’Olivier peine, il le hisse sur ses épaules. Chargée d’un panier et de cinq litres d’eau, cette marche lente et pénible me demande également de sérieux efforts. Parvenus au sud de l‘île, nous hélons un pêcheur, paisible sur sa pirogue. Malgré nos appels et nos sifflements répétés, celui-ci n’entend rien… Des larmes  perlent à mes yeux… Christer est pourtant si près… La marée qui remonte devient bientôt une menace, il nous faut regagner le village au plus vite. Morts de fatigue, nous avalons un bol de riz avant de nous coucher comme… les poules. Le lendemain, je rêve de fumer une clope… Il me reste trois brins de tabac, mais plus de papier. Je tente d’en rouler une dans une feuille de bananier, mais le résultat me déçoit.
Erik arrive enfin à bord d’un remorqueur et nous pouvons tous rejoindre Christer. Notre petit monde est vivant !… mais affamé… A tel point que Bricole mangerait les graines des poules et les poules un os… un bifteck…