Lavaux – Les raisins de la colère

Fixation des quotas de production en question

Monique Misiego | Nous avons eu une belle Fête des vignerons. Censée promouvoir le travail des vignerons et les vins suisses. La Confrérie nous a vendu cette fête comme un magnifique outil de promotion internationale. On pouvait imaginer une explosion des ventes des vins suisses. Alors pourquoi cette révolte chez les vignerons?

Quelques chiffres

Entre 2017 et 2018, la consommation de Lavaux blanc a baissé de 15%. Les stocks ont forcément augmenté dans le même temps, pour représenter 8 millions de litres, plus de deux ans de consommation. Dans le Lavaux, la récolte est plus importante que la consommation depuis 2016. La vendange a été exceptionnelle en 2018 (+11,6% dans le canton de Vaud, blancs et rouges confondus). Le canton, à qui revient la fixation des droits de production, avait tranché pour une baisse minimaliste de 4% en 2018. Selon Philippe Leuba, conseiller d’Etat en charge du département concerné, les quotas annuels sont fixés en consultant chaque région avec le groupement des producteurs et négociants qui font des propositions mais qui n’ont pas la compétence d’imposer quoi que ce soit. Mais quand une proposition semble bonne, elle est en général suivie. Lors de la récolte 2018, les vignerons vaudois avaient l’espoir de jouer la partie face aux vignerons valaisans qui eux étaient défavorisés par le gel. L’augmentation escomptée n’a pas eu lieu hélas.

Le comité avec Alexandre Fischer au micro lors de la même réunion

Il est temps d’agir

C’est Alexandre Fischer, jeune viticulteur-caviste de 36 ans qui a pris le taureau par les cornes, lançant un groupe WhatsApp afin de réunir le plus de vignerons possible, Sur 400 vignerons à peu près, 150 se sont libérés dans un laps de temps très court (3 jours) pour participer à une réunion mercredi 30 octobre à Saint-Livres. Si les dernières vendanges laissent envisager un millésime exceptionnel, les prix proposés à la vente en vrac sont à la baisse, sans compter que la récolte 2018 attend encore dans les caves. Certains producteurs et coopératives vont se trouver en difficulté, avec des réserves financières quasi nulles. Alexandre Fischer a l’impression que rien ne se fait au niveau politique et pense que c’est aux jeunes de prendre le relais. Il est soutenu par un connaisseur de la lutte, Willy Cretegny, qui avait entamé une grève de la faim pour attirer l’attention sur l’importation massive de vins bon marché. Lors de cette assemblée où 150 vignerons étaient présents, un comité a été proposé et accepté pour porter les revendications de cette jeune génération en colère. Une manifestation est d’ores et déjà prévue à Berne le 2 décembre pour porter haut et fort les revendications de cette profession. Cette date n’a pas été choisie par hasard puisqu’elle représente le premier jour de l’ouverture des sessions parlementaires. Ils vont aussi exiger d’être reçus par le conseiller fédéral en charge de l’économie, Guy Parmelin, qui se trouve être aussi viticulteur. Qui mieux que lui pourrait comprendre leur situation? Reste à savoir ce qu’il va faire. Le comité en place espère réunir dans ce groupe de révolte tous les vignerons de Suisse. Certains cantons sont déjà représentés, il en reste quelques-uns à convaincre, ce qui ne saurait tarder.

Le problème?

La consommation ne cesse de diminuer. Non pas parce que les Suisses boivent moins, mais parce qu’ils boivent autrement, étranger et moins cher. Les contingents attribués à l’importation sont actuellement de 170 millions. Il suffirait de les baisser à 130 millions pour que les chances soient à égalité du côté des vignerons suisses. Il est important encore de mentionner que les pays qui importent leurs vins en Suisse n’ont pas les mêmes contraintes que nous et leur promotion est largement financée par leur Etat. Deux poids, deux mesures. 

Conflit de génération sous-jacent?

Le patron des producteurs vaudois, plus âgé, s’est exprimé dans un grand quotidien en reprochant aux jeunes de ne pas participer aux assemblées et de bâillonner les représentants de l’interprofession. Il ne voudrait pas que certains dérapent sur la place Fédérale. François Montet, président de la Fédération vaudoise des vignerons souligne fièrement que plusieurs collègues lui ont assuré qu’ils ne se rendraient pas sur la place Fédérale. N’est-il pas temps de les soutenir plutôt que de compter les pour ou les contre? Toute la profession devrait soutenir ce mouvement. Diviser pour mieux régner? L’union fait la force, tout le monde le sait. Et les «plus âgés» devraient avoir ce regain d’énergie pour filer un coup de main à ces jeunes générations qui s’essoufflent. Quand cette profession aura disparu, qu’ils se seront lassés à travailler d’arrache-pied pour trois clopinettes, sur qui mettrons-nous la faute?

Protectionnisme ou patriotisme?

Est-ce qu’encourager la consommation locale, c’est du protectionnisme? Quand vous partez en vacances à l’étranger, est-ce qu’on vous présente des vins suisses? Dans les établissements de luxe, peut-être mais dans la population «normale», on boit local, et c’est tant mieux. Faisons de même ici. N’ayons pas peur d’être patriotiques, ce n’est pas un défaut. 

Le rôle du consommateur dans tout cela?

Encore hier, dans un supermarché, je voyais un melon importé du Brésil. Les bras m’en tombent. Ce n’est plus la saison du melon. Oui aux melons des pays avoisinants quand c’est la saison, mais non aux produits qui viennent du bout du monde, avec toute la pollution que cela implique. Mangeons local, buvons local, consommons local. Comme pour le lait (article dans ce même journal le 30 octobre) lisons local, et j’en passe. Cessons de commander sur ces sites qui exploitent les travailleurs, qui vous livrent des articles défectueux ou ne correspondant pas du tout à l’image originale sur le site, sans compter encore une fois toute cette pollution générée par tout ce trafic postal. Achetons notre pain chez le boulanger plutôt que dans les stations service avant que la boulangerie de notre village ait fermé. Comme pour tout, soyons solidaires, donnons un coup de main à nos producteurs locaux avant qu’il n’y en ait plus.

Réunion à Berne le 2 décembre sur la place Fédérale

Tout est question de modération bien sûr. Sans dégradation quelconque, sans acte de violence. Mais l’idée est bonne et il est très tendance d’exprimer sa colère dans la rue. Parce que rien ne bouge, ou pas assez vite. La grève des femmes, dont je faisais partie, a été moquée, longtemps, mais nous étions tout de même 60’000, rien qu’à Lausanne. Et nous avons attendu longtemps sur l’égalité salariale par exemple, qui est inscrite dans la constitution depuis 1986. Et rien n’a bougé. Donc il ne sert plus à rien d’attendre quelque chose qui ne viendra pas si nous n’exprimons pas haut et fort nos revendications. On ne peut qu’espérer que les vignerons soient écoutés et entendus.