La très controversée collection Gurlitt

Pierre Jeanneret  |  Cette exposition est exceptionnelle du point de vue artistique, mais surtout historique. Rappelons les faits. En 2014, le Musée de Berne est informé qu’il hérite, contre son gré, de l’immense collection de l’Allemand Cornelius Gurlitt. Le père de celui-ci, Hildebrand Gurlitt (1895-1956) avait été directeur de musée sous la République de Weimar. Grand amateur d’art contemporain, il avait acheté pour cette institution des oeuvres exceptionnelles. Mais, à l’avènement d’Hitler, il se rallia au nazisme. Or, dès 1933, le nouveau régime lutta contre l’art moderne, considéré comme «décadent» et «enjuivé». Cette campagne culmina en 1937, avec l’exposition «Art dégénéré» à Munich, qui rassemblait, mais en les ridiculisant, les oeuvres des meilleurs créateurs. Puis les autorités nazies saisirent dans les différents musées plus de 20’000 oeuvres. Les Juifs allemands furent également obligés de se dessaisir de leurs collections. Une partie de ces oeuvres fut détruite, l’autre vendue: le régime avait besoin de devises! Des collectionneurs – dont des Suisses – profitèrent de l’occasion pour acquérir à bas prix des chefs-d’oeuvre de l’art. Mais poursuivis par les alliés vainqueurs en 1945, ils durent se défaire de ces biens en partie mal acquis. Hildebrand Gurlitt passa entre les gouttes, puis son fils Cornelius devint le propriétaire de centaines de tableaux et dessins, longtemps cachés, et redécouverts en 2012 seulement. Le Musée de Berne mène actuellement une recherche exemplaire sur le plan déontologique pour rendre, dans la mesure du possible, les oeuvres volées par les nazis à leurs propriétaires légitimes.

C’est d’abord cette histoire de spoliations et de pillage d’oeuvres d’art que nous raconte l’exposition. Cela à l’aide de nombreux documents et d’extraits de films. Une brochure en français accompagne le visiteur et lui explique ces faits historiques. Mais l’exposition offre aussi la possibilité de voir un très riche ensemble d’oeuvres sur papier, appartenant aux diverses tendances de l’Expressionnisme: une école picturale qui se caractérise par la violence des thèmes (la misère, la guerre, la mort) et des couleurs, la déformation des corps, le refus du «bon goût». On y verra donc des représentants des mouvements Sezession, Die Brücke, Der Blaue Reiter, ou du Bauhaus. Mentionnons les fortes gravures en noir-blanc de Ludwig Kirchner, les oeuvres pathétiques de Käthe Köllwitz disant le deuil de son fils tué en 1914-18, ou encore les images terribles de la Première Guerre mondiale rapportées par Otto Dix. Une occasion unique de se plonger dans l’art contemporain du 20e siècle, et aussi de découvrir la barbarie nazie en matière d’art.

«Collection Gurlitt. Etat des lieux. «L’art dégénéré» – confisqué et vendu», Musée des Beaux-Arts de Berne, jusqu’au 4 mars 2018. Et dans le même bâtiment, on peut voir la splendide collection Hahnloser: exposition «Van Gogh à Cézanne, Bonnard à Matisse», jusqu’au 11 mars. Ces deux expositions valent donc le déplacement à Berne!