La petite histoire des mots

Egérie

Georges Pop |. Que nous le voulions ou non, que nous l’aimions ou que nous l’ayons en horreur, la jeune Suédoise Greta Thunberg est devenue incontournable et incarne désormais l’engagement des jeunes pour la sauvegarde de la planète. C’est ainsi que la presse la qualifie régulièrement d’«égérie» de la lutte contre le réchauffement climatique, autrement dit d’inspiratrice ou de guide. Rares sont celles et ceux qui aujourd’hui savent que le mot «égérie» fut jadis un nom propre. Selon la mythologie romaine Egeria était une jolie nymphe dont Numa Pompilius, deuxième roi de Rome selon la tradition, tomba follement amoureux. Elle devint sa maîtresse et peut-être même sa femme. Le couple amoureux avait l’habitude de se retrouver nuitamment près d’une source située dans un bois sacré près de la Ville éternelle. Après leurs étreintes, Egeria conseillait le souverain sur la conduite de l’Etat où les affaires religieuses. Le roi suivait toujours ses judicieuses recommandations. Selon le poète Ovide, lorsque Numa Pompilius bien plus âgé que sa belle mourut, Egeria se réfugia dans une forêt et sombra dans le désespoir. Dérangée par ses interminables lamentations, Diane, la déesse de la chasse, la transforma en source en un lieu révéré par les anciens qui venaient y chercher l’inspiration. Près de Rome, dans le vallon de la Cafarella, on peut visiter de nos jours la grotte et la fontaine où, selon la croyance, séjourne encore Egeria. Le mot «égérie» est en réalité un néologisme. Il fut introduit dans la langue française au milieu du 19e siècle par l’écrivain Honoré de Balzac. En 1846, après avoir déjà fait allusion à la nymphe dans son roman «Les Comédiens sans le savoir», il transforma son nom en substantif dans son livre «La Cousine Bette». Voici le passage en question: «Je serais député, je ne ferais point de «boulettes», car je consulterais mon égérie dans les moindres choses.» En 1862, le poète Alfred de Vigny l’utilisa à son tour au figuré en écrivant: «L’étude m’a toujours semblé une sorte d’égérie désintéressée.» Puis en 1920, c’est le grand Marcel Proust qui reprit le mot à son compte dans «Le Côté de Guermantes»: «Nous aimerions avoir connu Madame de Pompadour qui protégea si bien les arts, et nous nous serions autant ennuyés auprès d’elle qu’auprès des modernes égéries, chez qui nous ne pouvons nous décider à retourner tant elles sont médiocres.» Réhabilité par les poètes et les écrivains, le nom de la nymphe fut détourné au cours du 20e siècle par la publicité pour désigner une actrice ou un mannequin choisie par une marque comme icône publicitaire. Quelques exemples? Milla Jovovich a longtemps prêté son image au parfum «Hypnotic Poison»; Charlize Theron s’est faite ambassadrice du parfum «J’adore» alors que Natalie Portman a prétendu s’asperger régulièrement de «Miss Dior Chérie»… Arrêtons-nous là ! Il serait trop fastidieux de passer en revue ici toutes les égéries stéréotypées du marketing qui prétendent sentir bon…