Esclave

Georges Pop  |  L’information est passée plutôt inaperçue la semaine dernière : le potentat syrien Bachar el-Assad a hâtivement renvoyé à la France la Légion d’honneur que Jacques Chirac lui avait épinglé sur le veston du temps où Paris le jugeait encore fréquentable. Bachar a ainsi pris les devants afin de s’épargner un affront, l’impétueux président Macron ayant annoncé son intention de la lui retirer. Le tyranneau de Damas s’est fendu en prime d’un communiqué sarcastique en signifiant urbi et orbi qu’il n’était plus guère disposé à arborer la décoration d’un régime (la France) esclave (sic) des Etats-Unis. La tirade a naturellement été applaudie des deux mains par les alliés russes du matamore syrien et de leurs zélateurs qui se sont répandus en annotations guillerettes, notamment sur les réseaux sociaux. Dans ce contexte de partis pris où chacun rallie son camp en imputant à l’autre l’hécatombe des victimes innocentes, certains se souviendront peut-être que le mot esclave est un dérivé du latin médiéval slavus, lui-même dérivé de Slave. L’étymologie révèle ici une réalité historique effroyable, ignorée de nos manuels d’histoires occidentaux : l’atroce traite esclavagiste pratiquée aux dépens des peuples slaves du 8e au 13e  siècle et au-delà. Dans son livre La traite des Slaves, paru en 2010 (Ed. de Paris), l’historien Alexandre Skirda, né d’un père ukrainien et d’une mère russe, rapporte comment les populations slaves furent systématiquement et massivement razziées, en Orient par les nomades turco-mongols, les Tatars ou les Turcs ottomans et en Occident par les Francs et les Varègues de Scandinavie ; comment ces vastes troupeaux humains, tels du bétail, furent transférés vers les marchés aux esclaves en pays d’Islam, insatiable solliciteur de main-d’œuvre ; comment les hommes furent systématiquement castrés pour empêcher qu’ils ne se reproduisent et comment ils en mourraient une fois sur deux ; comment encore les femmes les plus séduisantes furent séquestrées dans les harems après avoir été jaugées et tripotées comme des pouliches. L’historien nous apprend que le calife Abd Ar Rahmane III, qui régna de 912 à 961 sur Cordoue, disposait à lui seul d’un harem comptant 6300 femmes, eunuques et domestiques. Le palais fatimide du Caire en alignait lui 12’000. Et l’avènement d’un nouveau maître pouvait exiger le renouveau total du cheptel féminin du défunt, attisant indéfiniment la demande. Voilà comment les peuples slaves nous ont légué, bien malgré eux et dans une insondable douleur, le mot esclave. Quant à la Légion d’honneur, jamais elle ne fut une caution d’honorabilité. En 1923, par exemple, elle fut remise avec les honneurs au despote fasciste Benito Mussolini qui la conserva jusqu’à son trépas. Vingt ans plus tôt, le belliqueux fanfaron italien avait pourtant été arrêté pour vagabondage alors qu’il roupillait sous un pont de Lausanne puis expulsé de Berne pour subversion. Et pour ceux qui seraient tentés de railler la France, qu’ils sachent qu’en 1937, Benito a été hissé au rang de Docteur honoris causa par… l’Université de Lausanne. Titre qui ne lui a jamais été retiré car même à l’UNIL on ne saurait réécrire l’histoire.