Bouquin

Georges Pop  |  Les philologues et autres étymologistes sont des gens comme tout le monde. Ils ont beau être immergés paisiblement dans leurs vieux papiers, il leur arrive malgré tout de se quereller âprement sur l’ascendance de tel ou tel vocable. Prenez par exemple le mot bouquin qui est cette semaine sur toutes les lèvres au Salon du livre de Genève. Certains érudits affirment mordicus qu’il dérive du mot bouc, le mâle de la chèvre, dont nul n’ignore qu’il peut empester au point d’estourbir les mouches coprophages les plus opiniâtres. Pourquoi ? Eh bien parce que jadis les livres étaient reliés avec du cuir issu du bétail et qu’à force de prendre la poussière et l’humidité ils finissaient par tant emboucaner qu’il fallait s’obstruer les trous de nez pour les feuilleter sans prendre le risque de défaillir. Cette explication étonnement olfactive est cependant jugée totalement inepte par d’autres lettrés qui jurent leurs grands dieux que bouquin n’a aucune parenté avec le mot bouc qui, soit dit en passant, nous a offert le terme boucher durement vilipendé de nos jours par les anti-spécistes et autres activistes de la cause animale. Pour cette seconde école de linguistes, le bouquin n’aurait pas en vérité une filiation animale mais… végétale! Selon eux, le mot boucquain a fait irruption dans la langue française au 15e siècle emprunté au vieux néerlandais boeckijn qui voulait dire livre et d’où résultent aussi les vocables buch, en allemand et book en anglais. Boeckijn – qui a donné boek (livre) en néerlandais moderne – tirerait son origine de bokiz terme qui, en vieille langue germanique, désignait le hêtre, bois sur l’écorce duquel les lointains ancêtres de Goethe gravaient des textes en runes.

L’alphabet runique était autrefois en usage chez les Scandinaves, les Anglo-saxons ou encore les Frisons, pour ne citer que ces peuples. Cette seconde explication peut paraître un peu alambiquée, sans prendre parti, elle n’en demeure pas moins très plausible dans la mesure où le mot livre a lui aussi une origine assez analogue. Mais oui… Livre nous vient du latin liber qui voulait aussi dire écorce!  Jadis, après avoir gravé sur la pierre, l’homme a eu recours à l’écorce des arbres pour offrir à ses messages un support léger et relativement durable. En Chinois, par exemple, l’idéogramme pour le mot  livre est un symbole évoquant une tablette de bambou. Même le mot Bible nous vient d’un terme grec voulant dire livre mais qui originellement désignait une écorce. A propos! De nos jours la Bible reste le livre le plus vendu au monde (4 milliards d’exemplaires). Elle est suivie du Coran (3 milliards), des Pensées collectivistes – désormais désuètes, voire décriées – du potentat chinois Mao Tsé Toung (800 millions), du sublime Don Quichotte de Miguel de Cervantes (500 millions) et… de la saga Harry Potter, de la féconde et maintenant richissime romancière et scénariste britannique Joanne Rowling (450 millions d’exemplaires). Certains y verront peut-être l’empreinte symptomatique d’une époque où seul un gamin magicien de fantaisie est encore à même de favoriser diligemment la lecture…