La petite histoire des mots

Antisémitisme

Georges Pop | Partout en Europe, la gangrène de l’antisémitisme s’est encore aggravée l’année dernière, notamment en France où les actes antisémites ont progressé de 74% entre 2017 et 2018. La Suisse n’est pas épargnée: bien qu’elle ne dispose pas encore des chiffres définitifs, la CICAD (Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation), à Genève,  confirme une recrudescence des manifestations venimeuses contre la communauté juive ici aussi. Le terme «antisémitisme» désigne de nos jours exclusivement les manifestations de haine à l’endroit des Juifs. Etymologiquement, le mot est toutefois incorrect car il est composé de «anti» qui en grec veut dire «contre» et de «sémitisme» dérivé de Sem, le nom de l’un des fils de Noé dans la Genèse. Or, selon la tradition biblique, Sem serait l’ancêtre commun non seulement des Juifs mais aussi des Arabes. Selon certains historiens, le mot «antisémite» fut utilisé pour la première fois en 1860 par l’orientaliste juif autrichien Moritz Steinschneider dans un ouvrage intitulé «préjugés antisémites» (antisemitische Vorurteile) dans lequel il tourne en dérision les théories racistes selon lesquelles les «peuples sémites» et autres peuples du Levant seraient dégénérés et perclus de tares génétiques et culturelles. C’est cependant un journaliste allemand du nom de Wilhelm Marr qui inventa le mot «antisémitisme» (antisemitismus) dans le sens d’hostilité à «la race juive», à l’occasion de la création en septembre 1879 d’une «Ligue antisémite» (Antisemitenliga), première association politique à réunir des intellectuels dénigrant idéologiquement les Juifs au sein de l’Empire allemand. En novembre de la même année, le journal littéraire français «Le Globe» rapporta la création outre-Rhin de cette «Ligue antisémite» (en français dans le texte) et trois ans plus tard les termes «antisémite» et «antisémitisme» furent adoptés par la langue française, en dépit de leur signification équivoque, les Arabes étant également des Sémites. D’ailleurs, de nos jours, on parle d’«antisémitisme arabe» pour désigner la détestation de nombre d’Arabes pour les Juifs, et non seulement pour l’état d’Israël. L’antisémitisme émerge dès l’Antiquité. Les Juifs furent d’abord discriminés en raison de leur foi monothéiste puis, sous le christianisme, accusés d’être des déicides car jugés responsables de la mort du Christ. Mais il y eu des exceptions: ils furent tolérés, voire acceptés dans la plupart des cités grecques, sous l’Empire de Charlemagne et à Byzance. En 1306, le roi de France Philippe le Bel, les accusa cyniquement de tous les maux pour les expulser et se saisir de leurs biens afin de remplir ses coffres vidés par les guerres successives. L’année suivante, ce même monarque anéantit l’ordre chrétien des Templiers pour les mêmes raisons. De nos jours, selon l’historienne américaine Barbara Tuchman, «il est vain d’espérer de la raison», dès qu’il s’agit d’antisémitisme car l’antisémitisme est indépendant de son objet. Ce que les Juifs font ou omettent de faire n’est pas un facteur déterminant. L’impulsion provient des besoins des persécuteurs et d’un climat politique spécifique». Voilà qui est dit!