La petite histoire des mots

Europe

Georges Pop  |  L’année 2019 sera sans doute décisive pour l’avenir des relations entre la Suisse et l’Union européenne. L’accord institutionnel entre Berne et Bruxelles fait encore l’objet de très âpres négociations, autant à l’externe qu’à l’interne, et son issue reste très incertaine. Le mot «Europe» donne des boutons a passablement de patriotes souverainistes alors qu’il fait encore rêver ceux qui appellent de leurs vœux un continent politiquement uni pour faire face aux nouveaux empires continentaux et à la mondialisation. Mais pourquoi diable le Vieux Continent s’appelle-t-il «Europe»? Deux hypothèses s’affrontent. Selon la première, le nom «Europe» serait issu du mot sémitique «ereb» qui  désignait le couchant, autrement dit l’occident. La seconde, qui a les faveurs des institutions européennes, suggère une étymologie grecque donc… européenne. Dans la mythologie hellénique, Europe était une princesse phénicienne à la peau sombre, peut-être d’origine africaine, si belle qu’elle attira la convoitise de Zeus, le roi de l’Olympe. Pour tromper la jalousie de son ombrageuse épouse, la déesse Héra, Zeus se transforma en un superbe taureau blanc, s’approcha d’Europe émerveillée et se laissa caresser par elle. La jeune princesse finit par enfourcher la bête qui l’emmena à la nage sur l’île de Crète. Là, le taureau blanc reprit forme humaine et fit trois enfants à la belle. Europe était une fille aux grands yeux. L’étymologie du nom vient des mots grecs «eurys» (large) et «ops» (yeux). C’est ainsi que le nom de la jeune princesse phénicienne engrossée par Zeus finit aussi par désigner chez les anciens Hellènes les terres situées au nord de la Grèce; terres si vastes pour les anciens qu’il était impossible de les embrasser d’un seul regard. Ces terres ont été appelées pour la première fois «Europe» par le poète grec Hésiode dans sa «Théogonie» rédigée en l’an 590 avant notre ère. Le nom a été repris ensuite sur des cartes dessinées à peu près à la même époque par le philosophe et savant Anaximandre et par le géographe Hécatée, tous deux originaires de la cité de Milet. Le mot «Europe» nous a aujourd’hui donné des mots tels que «euro» pour la monnaie de la zone du même nom, «eurosceptique», «europhobes», «eurocrates» ou encore «eurodéputés». A propos de l’Union européenne, le politologue et écrivain français Luc Ferry a écrit dans l’un de ses récents ouvrages: «Depuis quarante ans, quoi qu’on en dise, ses valeurs triomphent dans le monde. L’Europe, c’est la paix, la liberté d’expression absolue, la protection sociale et le seul moyen de faire front dans le contexte de la mondialisation. Je suis effaré par les arguments de ceux qui la remettent en cause, car cela reste le projet le plus grandiose qui soit. Et ses défauts paraissent bien secondaires en regard de l’enjeu de civilisation que porte l’UE.» Il va sans dire que chacun a le droit de ne pas penser comme Luc Ferry. Car dans la plupart des pays d’Europe – c’est le cas en Suisse – et à fortiori dans ceux de l’Union européenne, comme le souligne le philosophe, la liberté d’opinion et d’expression sont garantis; ce qui est loin d’être le cas dans nombre d’autres pays!