La petite histoire des mots

Sérail

Georges Pop  |  Les élections au Conseil fédéral de la PDC valaisanne Viola Amherd et de la PLR st-galloise Karin Keller-Sutter n’ont guère constitué une surprise la semaine dernière, tant il a été dit et répété, notamment dans la presse, que les deux femmes étaient « issues du sérail » ; autrement dit qu’elles avaient toutes deux longtemps vécu dans le milieu parlementaire bernois dont elles connaissent toutes les arcanes et où elles sont connues voire reconnues. L’expression est certes banale de nos jours mais devient plutôt cocasse, à fortiori pour des femmes, lorsque l’on sait que le mot «sérail» est aussi synonyme de «harem» et même parfois de «bordel»… «Sérail» nous vient du turc «saray» qui veut tout simplement dire «palais», emprunté au persan «sarây» qui signifie «maison». Ainsi, au 16e siècle, dans ses «Essais», Montaigne évoquait déjà un «grand seigneur dans son serrail» sans autre intention de dire qu’il se trouvait dans sa riche demeure. Seulement voilà! A la même époque, le mot fut emprunté par l’italien où, par confusion phonétique, il fut amalgamé à «serraglio», mot qui dans la langue de Dante veut dire «fermeture». C’est ainsi que progressivement «sérail» se prit aussi à désigner non seulement un palais oriental mais aussi les parties de celui-ci où étaient confinées les femmes et les concubines d’un sultan ou d’un émir sous la garde d’eunuques; autrement dit le harem ou le gynécée. Au 18e et au 19e siècle, le mouvement orientaliste propagea en Europe le fantasme d’un harem, lieu de stupre et de fornication, où des captives vierges étaient offertes au bon plaisir de princes musulmans lubriques et concupiscents. Le grand Mozart lui-même n’y échappa pas en créant sur un livret de l’auteur dramatique Gottlieb Stephanie son célèbre opéra en trois actes «L’enlèvement  au Sérail» (Die Entführung aus dem Serail). L’œuvre retrace les tentatives du noble Belmonte d’enlever sa fiancée Konstanze, capturée par des pirates barbaresques puis vendue au pacha turc Selim qui la retient prisonnière dans son harem. La première au Burgtheater de Vienne, le 16 juillet 1782, en présence de l’empereur Joseph II, fut un succès et contribua grandement au prestige de Mozart à Vienne après son départ de Salzbourg. Au 19e siècle, dans le milieu du théâtre, «sérail» devint même synonyme de lupanar. De nos jours, le mot offre une triple signification: celle d’un lieu clos accessible aux seuls initiés; celle d’un harem oriental et celle – un peu oubliée il est vrai – d’un palais. Quant à l’expression «être un enfant du sérail» qui se dit d’un homme ou d’une femme qui a une grande expérience d’un certain milieu pour y avoir vécu ou l’avoir longtemps fréquenté, on la doit indirectement à Jean Racine qui, en 1672 dans «Bajazet» écrivit: «Nourri dans le sérail, j’en connais les détours». La pièce est une tragédie en cinq actes inspirée d’un fait réel: l’exécution par le sultan ottoman Mourad IV de trois de ses frères qu’il soupçonnait de comploter contre lui. Actuellement, l’expression «sérail politique» s’applique évidement aux élites qui nous gouvernent, souvent en cercle fermé. Il est d’ailleurs plaisant de relever que nombre de ceux qui dénigrent ces élites, prétendument au nom du peuple, en font partie… eux aussi!