Ghetto

Georges Pop  |  La presse alémanique a fait ses choux gras, la semaine dernière, en annonçant l’édification du premier «ghetto pour riches» sur les rives du lac de Constance: un complexe immobilier de 17 appartements outrageusement somptueux avec bassin couvert commun, fitness, spa, service de limousines, garage climatisé pour voitures de collection, et piscines privées. Cette luxueuse forteresse sera entourée d’un rempart impénétrable, de caméras de surveillance, alors que des sentinelles patrouilleront jour et nuit pour refouler les gueux, les fouineurs, les envieux et les dévaliseurs. De nos jours, un ghetto désigne tout à la fois un lieu renfermé sur lui-même, un endroit où une communauté vit en marge de société ou un quartier où niche une minorité défavorisée. Le mot est dépréciatif, laid et réveille des souvenirs abominables. A l’origine pourtant, en dialecte vénitien, getto désignait tout bêtement une fonderie. Au temps des croisades puis lors de la funeste épidémie de peste noire au 14e siècle, les juifs furent, en pays chrétien, accusés de tous les maux, opprimés, dépouillés, discriminés et parfois massacrés. Nombre d’entre eux trouvèrent refuge dans la cité des doges où ils étaient tolérés, moyennant finance. Ils contribuèrent notoirement à la prospérité de la ville, bien que confinés à des tâches jugées viles, telles que la friperie et l’usure, et contraints de porter un discriminant bonnet rouge. Lorsqu’au 16e siècle les juifs d’Espagne furent chassés par les souverains très catholiques et la tyrannie de l’inquisition, beaucoup choisirent la Sérénissime pour s’y établir. Pour apaiser la défiance des Vénitiens, il fut décidé de tous les cantonner sur une île, site d’une fonderie de cuivre désaffectée. C’est ainsi que le mot ghetto finit par désigner un quartier juif. Le ghetto de Venise fut aboli et les juifs émancipés une première fois par les armées napoléoniennes en 1796, au nom des valeurs de la Révolution; restauré quelques années plus tard par les Autrichiens puis définitivement révoqué en 1866 lorsque la cité et ses dépendances furent rattachées au Royaume d’Italie. La communauté israélite de la ville fut cependant presque totalement anéantie par l’ouragan nazi. Témoins de ce passé riche mais tourmenté, cinq vénérables synagogues se dressent encore dans ce qui fut le premier ghetto de l’histoire. Non loin de l’une d’elles, sur la place qui porte le nom de Campo di Ghetto Nuovo fréquentée par des grappes de touristes couramment dépenaillés, un mémorial de l’Holocauste a été érigé. Sur une stèle de cuivre sont gravés en français, anglais et italien les mots suivants : Hommes, femmes, enfants, troupeaux pour crématoire, cheminant vers l’horreur sous le fouet du bourreau, Votre triste holocauste est gravé dans l’histoire. Et rien ne chassera vos morts de nos mémoires, Car nos mémoires sont votre unique tombeau.